1.02.2015

La faute à l’islam ?

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C’est la question à la mode : l’islam est-il responsable des crimes commis en son nom ? Un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout ? Pour certains, de Geert Wilders à Michel Onfray, c’est évident. Il suffit de lire le Coran pour constater à quel point ce texte est truffé d’appels au meurtre. Pour d’autres, pas du tout : c’est une religion de paix que des psychopathes salissent. Ceux-là sont aujourd’hui convoqués partout pour dire ce qu’est « le vrai islam », argument d’autorité destiné à contrer l’influence supposée du jihadisme au sein de la jeunesse et, en même temps, à rassurer le reste de la population confite de peur. Enfin, pour les plus subtils, c’est plus compliqué. On attribue aux textes des tas de choses qui ne s’y trouvent pas. La tradition et les divers exégètes ont souvent pris des libertés avec le texte révélé. Celui-ci permet d’ailleurs des lectures concurrentes qui rendent nécessaire le travail d’interprétation : contradictions apparentes (par exemple entre les versets écrits à La Mecque et ceux écrits à Médine), ambiguïtés linguistiques (la langue arabe pose des problèmes de traduction bien connus que seule l’analyse du contexte peut éclairer), historicité des références qui ne font sens que dans la société arabe du VIIe siècle et qu’il faut ensuite transposer à notre époque.

Il y a un demi-siècle, il y avait une autre question à la mode : le marxisme est-il responsable des crimes commis en son nom par Staline, Mao, Pol Pot ou le Sentier lumineux au Pérou ? Les chars de l’Armée rouge à Budapest en 1956, à Prague en 1968 étaient-ils marxistes ? Le Goulag ? Les attentats terroristes des Brigades rouges et de la « bande à Baader » qui se réclamaient de Marx comme d’autres assassins se réclament aujourd’hui du Prophète ? En France, pour le courant des « nouveaux philosophes » (fin des années 1970 : André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy…), le ver est dans le fruit et le Goulag est dans Marx. Pourtant, en même temps, une grande variété de socialismes rivaux continuaient à se revendiquer du vieux Karl : dans la social-démocratie de gauche, dans les partis communistes d’Europe occidentale, dans la gauche radicale. Pendant des années, notamment autour de Louis Althusser et de sa postérité, on décortiquera la pensée de Marx pour en extraire la substantifique moelle et on s’excommuniera à tour de bras au nom du marxisme authentique. On prendra soin de distinguer la pensée du maître de sa récupération par des épigones intéressés, comme certains chercheurs musulmans adeptes du « retour au texte » mettent en évidence le détournement du message prophétique au fil de sa transformation en idéologie d’État. Bis repetita

On objectera : comment peut-on comparer une idéologie religieuse avec une idéologie scientifique ? Je ne veux pas discuter ici du caractère scientifique du marxisme, qui ne l’a pas empêché de se prêter à une lecture religieuse. Mais, en tant qu’idéologies [1], elles fonctionnent de la même façon dans leur rapport au réel. Comme le marxisme hier, l’islam sert ici d’étendard à des révoltes populaires, là d’alibi à des pouvoirs autoritaires.

Alors, que dit vraiment l’islam ? Évitons les islamologues autoproclamés qui sévissent sur Facebook après avoir survolé pendant deux heures le Coran dans une mauvaise traduction. L’islam dit… ce que les musulmans disent qu’il dit. Ce qui me permet de proposer cette formule : L’islam n’est pas une parole, c’est un langage, c’est-à-dire un agencement de signes et de symboles, avec une grammaire et une syntaxe, qui permettent aux musulmans de s’exprimer et de communiquer, avant tout entre eux. C’est un cran plus loin qu’une langue. Ce langage peut être investi d’un grand nombre de paroles différentes, voire opposées. C’est à travers ce langage que pourront s’exprimer les multiples pulsions humaines, des plus violentes – pulsion de mort, jouissance de dominer, y compris sexuellement… – aux plus admirables – empathie, sens du don, solidarité… – en passant par le besoin de s’affirmer chez les adolescents et les jeunes adultes. Ces pulsions se verbaliseront en utilisant le langage qui semble le plus légitime, quand il n’est pas socialement imposé dans le cadre d’une société ou d’un groupe social particulier. La structure de ce langage n’est pas indifférente – la forme n’est jamais innocente du fond — mais elle est seconde par rapport à la force de ces pulsions qui sont beaucoup plus tributaires des conditions matérielles d’existence que d’un bagage idéologique quelconque, fut-il religieux.

Quelle conclusion en tirer ? Celle-ci : que, du côté des autorités, on se préoccupe beaucoup trop de l’émergence d’un « islam d’Europe » en prenant quelques libertés avec la séparation des églises et de l’État. Si certains jeunes sont en révolte aujourd’hui et s’ils expriment cette révolte dans le langage de l’islam, il serait bien naïf de croire qu’il suffirait de leur envoyer des imams labélisés pour étouffer cette révolte. Tant que les jeunes de culture musulmane auront le sentiment d’être méprisés et discriminés, le « radicalisme » aura de beaux jours devant lui.

•••

[1] Selon la définition suivante : « système d’idées générales constituant un corps de doctrine philosophique et politique à la base d’un comportement individuel et collectif » (Larousse online).

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  • La faute à l’islam ? Posté par jll, le 22 mars 2017
    Merci pour cette belle réflexion. Il me semble toutefois qu’au-delà des "textes" et de leur interprétation d’aujourd’hui et d’hier, d’ici et d’ailleurs,le comportement de la (...)
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  • La faute à l’islam ? Posté par Sergent, le 16 février 2015
    L’islam reste pour moi une religion ambigüe, permettant, comme vous le dites, des interprétations concurrentes voire contradictoires où semble se côtoyer le pire comme le meilleur (...)
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    • La faute à l’islam ? Posté par Henri Goldman, le 3 mars 2015
  • La faute à l’islam ? Posté par PPdM, le 8 février 2015
    Pas plus que celle du christianisme. C’est la faute de la religion ou de la politique et pire que tout c’est la faute de religions qui se mêlent de politique et de politiques (...)
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  • La faute à l’islam ? Posté par misser, le 4 février 2015
    Permettez-moi d’exprimer mon sentiment d’arabe en réaction à ce texte génial. Ce n’est qu’une modeste opinion personnelle qui ne prétend sûrement pas être une analyse scientifique. Le (...)
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  • La faute à l’islam ? Posté par Marie-Caroline Collard, le 3 février 2015
    Merci Henri. C’est toujours aussi éclairant de te lier et... De penser ensuite.
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  • La faute à l’islam ? Posté par Bernard De Backer, le 3 février 2015
    Merci à Henri Goldman d’aborder ces questions ce manière aussi directe, de susciter et de permettre le débat. Ses billets aident à formuler ce que l’on tente de penser dans son (...)
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        • La faute à l’islam ? Posté par Henri Goldman, le 5 février 2015
  • La faute à l’islam ? Posté par Jacques Weerts, le 2 février 2015
    Comme d’hab, un excellent texte. Merci, Henri, ce texte a été distribué parmi les membres du C2i et éclairera nos débats, c’est sûr !
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  • La faute à l’islam ? Posté par Francesquaw, le 2 février 2015
    Langage ou référent culturel parmi d autres ? J ai eu la chance de m intéresser il y a quelques années à la pratique du ramadan dans mon quartier à Schaerbeek. De visiter les (...)
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  • La faute à l’islam ? Posté par De Smet Noëlle, le 1er février 2015
    Magnifique ce texte... Et éclairant de le dire ainsi ... un langage Merci beaucoup Henri.
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