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L’Atelier

Analyser les petits et les grands faits, sans compromis. Avec une boussole : le libre examen, le meilleur catalyseur de l’indignation et de la colère. Par Philippe Buchez.


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19.10.2015

La séquence Erdogan

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Le 4 octobre, Recep Tayyip Erdogan commence sa visite d’État en Belgique par un meeting électoral devant 3000 personnes, place Stéphanie. Il a, cette fois, vu plus petit que lors de sa dernière tournée européenne, il y a quelques mois. En pleine campagne électorale, déjà, il déroulait son programme devant des dizaines de milliers de sympathisants de l’AKP en Belgique, en France et en Allemagne. Le contexte n’est plus le même. Son parti n’a pas gagné les élections législatives du 7 juin, manquant la majorité absolue devant lui permettre d’engager une réforme constitutionnelle qui devait faire basculer, plus encore, la Turquie vers un absolutisme présidentiel. Le coupable est rapidement désigné. Le HDP. Qui, contrairement aux poncifs inlassablement répétés par les rédactions européennes, n’est pas l’émanation politique du PKK mais une alliance politique historique entre la gauche radicale, les forces politiques kurdes démocratiques et de nombreux corps de la société civile. Incapable de digérer cette défaite, il saborde le Parlement élu et convoque de nouvelles élections pour le 1er novembre. Depuis le 7 juin, le HDP est l’ennemi à abattre, et par truchement, toutes les minorités dont il entend porter la voix à Ankara : les Kurdes, les Alevis, les minorités sexuelles… Le 11 juin, prophétique, sans les désigner nommément, Erdogan les met en garde : « Les milieux qui ont de l’espoir de voir la Turquie entraînée dans la crise, et ceux qui rêvent de chaos dans le pays seront déçus une nouvelle fois ». Quatre mois et 700 morts plus tard, le chaos est arrivé par celui qui prétendait le combattre : reprise du front de guerre contre le PKK, bombardements des positions du YPG (la résistance kurde en Syrie) opérations de police sanglantes dans des quartiers kurdes et alévis, parfois soumis à un blocus militaire, attentats ciblant le HDP et ses soutiens… L’objectif de la terreur est clair, faire repasser le HDP sous la seuil des 10%, nécessaire pour obtenir une représentation parlementaire et offrir une majorité absolue à l’AKP.

Les 5 et 6 octobre, à Bruxelles, Erdogan est sur tous les fronts. En discussion bilatérale chez Charles Michel. Avec des dégâts collatéraux inattendus quand La Belgique médiatique s’affaire autour de la crise d’autoritarisme d’un porte parole énervé. Puis chez Tusk et Juncker pour discuter de la crise de l’asile. Enfin à l’Otan pour discuter de la guerre contre Daech.

Daech, justement. Symbole du plantage de la nouvelle politique régionale de la Turquie. A force de pressions européennes et américaines, Erdogan opère un lent changement de stratégie. Après la complaisance, une guerre molle et trouble.

Le 10 octobre, le carnage d’Ankara. 100 morts. Une manifestation pour la paix réunissant la société turque dans ce qu’elle a de plus admirable : partis politiques, syndicats, associations professionnelles, citoyens, etc… Un mot à la bouche : la paix. Maintenant. En Turquie. Car oui, même si nous le voyons pas ou peu, le pays est proche de l’état de guerre. Les auteurs et commanditaires sont vite désignés : Daech. Sur le plateau de RTL-TVI, Claude Moniquet a tranché. C’est Daech. Caroline Fontenoy, moins journaliste que jamais, tente de suggérer la piste du PKK, qui vient pourtant de décréter un cessez-le-feu unilatéral (petit incise : imaginons un instant la branche armée du Hamas ou les brigades des martyrs d’Al-Aqsa faisant exploser une bombe dans une manifestation de pacifistes à Ramallah ou à Gaza…) mais Moniquet la corrige, c’est Daech.

Ne parlons pas de nombreux éléments factuels qui, depuis l’arrivée de Daech en Syrie, attestent si pas de complicité, du moins de complaisance de la part de certains pans de l’armée et des services secrets turcs.

Ne nous demandons pas pourquoi les attentats des « Djihadistes » qui se seraient retournés contre leur ancien allié ne frappent QUE ses ennemis politiques.

N’allons pas plus loin qu’Ankara ou Istanbul et surtout pas à Adiyaman, ville du sud-est de la Turquie, plaque tournante de l’implantation de Daech où, contrairement aux villes et villages martyres du Kurdistan, l’armée et la police turques n’interviennent jamais. Un des kamikazes d’Ankara venait d’Adiyaman. Comme la plupart des auteurs des attentats perpétrés en Turquie… depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir.

Erdogan n’a pas commandité le carnage d’Ankara mais il veut en retirer les fruits politiques. Châtier, quelqu’en soit le prix, la frange de la population qui a voulu, le 7 juin, plus de démocratie en Turquie. Quitte à mener le pays au bord d’une guerre civile, sans doute encore fort éloignée dans les faits (ne serait-ce qu’en raison de la puissance de l’appareil de répression) mais qui devient une hypothèse de plus en plus en réaliste au vu de la fuite en avant de son Président.

Erdogan accueilli en allié en Europe. Comme Bachar et Kadhafi, après sa rédemption, avant lui. Ces alliés encombrants avec lesquels nos chancelleries entretenaient des rapports trempés dans la realpolitik. Sans trop prêter attention aux désespoirs de leurs peuples entravés dans un quotidien fait de privation et d’oppression. La Turquie a trop d’attributs démocratiques pour qu’on se fâche avec cet allié militaire de longue date, partenaire économique qui ne cesse d’émerger et à qui nous pouvons tenter de vendre les fleurons de nos exportations (un Parc Pari Daiza à Izmir, nos champions du dragage dans le Bosphore ? Des grands stades à construire ?).

Erdogan après Bachar ? Après Kadhafi ? La société turque se fracture. L’AKP d’un côté, la gauche, les travailleurs, les Kurdes, les Alévis mais aussi les Gulenistes (ce mouvement religieux qui a contribué à l’émergence de la révolution conservatrice d’Erdogan, dont les membres sont victimes depuis quelques années d’une purge aussi violente que discrète) de l’autre. Avec l’armée, comme toujours dans ce pays, pour arbitre… ou acteur. Ne jouons pas les cassandres mais si la Turquie basculait dans le chaos syrien ou libyen, les répliques, dont l’intensité est par définition difficile à prévoir, se feraient sentir jusqu’à Berlin, Hambourg, Rotterdam, Bruxelles ou Strasbourg. Car dans nos ville aussi, qu’on le veuille ou non, une Turquie se fracture.

Le 15 octobre, le Conseil européen met fin à la séquence en concluant en new deal avec l’allié turc. La Turquie sort des écrans radars médiatiques. Pour combien de temps ?

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