9.06.2014

La tempête

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14 février 2014. Une tempête s’abat sur la Bretagne et une partie de la côte atlantique de la France. Par endroit, les vagues atteignent plusieurs mètres de haut. Dans une maison côtière, dans un port du Finistère, une famille attend. Les parents ont ouvert toutes les fenêtres de la maison. Aux quatre vents. Les battants claquent. Des objets chutent parfois, soufflés par les bourrasques : vieux bibelots, tableaux anciens, photos de famille…

Dans une pièce sans fenêtre de l’habitation, les parents regardent tranquillement la télévision. Avant de les mettre au lit, ils ont rassurés leurs jeunes enfants, un fils et une fille : oui, il est naturel que les fenêtres restent ouvertes en toutes circonstances et non, il n’est point nécessaire de courir s’abriter au sous-sol de l’immeuble.

Le lendemain matin pourtant, le couple retrouve sa progéniture cachée sous l’escalier de la cave, où de vils rongeurs ont trouvé refuge bien avant eux. En les ramenant à l’étage de la maison dévastée, ils les sermonnent : qu’il est honteux de se mêler aux rats, dans les sous-sols poisseux de leur demeure. Admonestation, leçon de bonne conduite, remarques désobligeantes et moralisatrices…

Surréaliste ? Cette fable n’est pourtant que le reflet du spectacle proposé au lendemain de chaque scrutin, depuis maintenant deux décennies.

A chaque poussée de l’extrême droite, de l’abstentionnisme, du vote blanc ou nul, l’électeur est vilipendé pour son choix. A l’occasion, les poncifs ressortent : « la bête immonde », « parti non-démocratique », « populisme », « démagogie », « repli sur soi », « manque de civisme »… Avec, à chaque fois, ce même contentement de soi dans la bouche de ceux qui les profèrent.

Personne n’interroge ces dirigeants agacés, courroucés, sur leur responsabilité dans l’émergence de ce rejet des partis traditionnels. Il y aurait pourtant matière à le faire. On découvrirait alors que ces votes trahissent avant tout un besoin d’être protégé.

Rappels à l’ordre politiques

L’Europe, depuis trente ans au moins, ressemble à cette chaumière du Finistère. La tempête économique fait rage, mettant chaque entreprise, chaque secteur en concurrence avec ses homologues ailleurs sur la planète. La mondialisation des échanges souffle en bourrasques, en rafales de vent sur la vie des États, des entreprises et des familles. Et contrairement aux autres espaces territoriaux et politiques, l’Europe traverse cette tempête fenêtres et portes béantes. Tels de vieux tableaux décrépis, des pans entiers de l’industrie européenne ont valsé. La pluie redouble, le vent s’emporte, mais rien n’y fait : à l’inverse des Etats-Unis ou de la Chine, l’Europe regarde son décor jonché le sol des pièces de la maison. Aucune fenêtre n’est refermée pour éviter le dumping social, la désindustrialisation, le chômage des jeunes ou des plus âgés, le recul des politiques sociales qu’inspirent les diminutions de cotisations sociales.

Bien sûr, la comparaison a ses limites. Et derrière les suffrages accordés à l’extrême droite, on trouve également un racisme ordinaire. Parmi l’électorat frontiste, nombre de fâcheux. Mais il se nourrit aussi, hélas !, d’un véritable désespoir démocratique, fondé sur cette certitude, consolidée par nos trente piteuses, que le politique, la politique, ne peut plus rien changer au marasme quotidien. Et que l’avenir, au mieux, ne pourra être que pire.

Le vote à l’extrême ou le renoncement à user de son droit de citoyen, ce n’est pas que l’expression d’une haine, d’un rejet ou d’une nostalgie passéiste. C’est le rappel à l’ordre du politique à une de ses missions fondatrices : protéger sa communauté, et en particulier les plus faibles et les plus exposés en son sein, des périls de l’extérieur. Quels qu’ils soient. Et, déçus des promesses parties en éclat, les enfants partent se réfugier là où ils croient pouvoir trouver un abri. Sous l’escalier de la démocratie. A l’abri des vents de l’économisme triomphant.

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