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30.01.2016

Lambeaux (retour sur deux images de l’actualité sociale de l’automne)

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Un homme, accroché au grillage, la chemise immaculée déchirée. Une bande de bitume enfumée, occupée par des êtres réduits à leurs manteaux rouges comme les feux qu’ils ont allumés. Ces deux clichés ont marqué, l’automne social 2015. Et clivé. Entre ceux qui dénoncent cette « violence » (chez Air France, notamment) et ceux qui l’expliquent au nom d’une autre, subie par les travailleurs qui ont manifesté leur colère.

L’image est un mensonge. En figeant l’instant pour toujours, en transformant la seconde en éternité, elle trompe, ne racontant rien de ce qui a précédé et suivi ce moment « T ». Non commentée, elle ouvre la voie à un champ de possibles, où conjectures, supputations et autres interprétations poussent comme la chienlit. Elle est donc une arme redoutable qui, parfois, tombe dans des mains mal intentionnées ou peut être retournée contre ceux qui tentent de la manier.

Mais la photo est aussi un révélateur. Il saisit le fugace, comme si le flash stoppait la marée pour préserver à jamais les pas sur la plage. Il montre alors à tous ce qui était voué à disparaître. Et sa révélation choque celui qui n’y était pas préparé.

L’ambivalence de l’image est connue, admise. Qu’est-ce qui justifie qu’on pérore encore sur cette double nature ? Ce qui est tu et ce qui est révélé.

Mensonge, l’image du DRH d’Air France fuyant la vindicte des salariés exhibe la brutalité de plusieurs subie par un homme. Elle occulte de ce fait tout ce qui l’a engendrée. A commencer par l’exercice de la violence symbolique qui permet à une poignée de cols blancs de briser la trajectoire sociale d’individus, de familles, au nom d’une rationalité économique qui échappe de plus en plus au plus grand nombre.

Faux semblant également, cet instantané qui réduit un mouvement social à un barrage autoroutier, à une poignée de syndicalistes interdisant à un nombre indéfini d’automobilistes de circuler sur la voie publique. Car rien n’est dit alors d’un service public se consumant peu à peu au feu des économies budgétaires, d’une sécurité d’emploi rongée par les « plans de départs » et de conditions de travail calcinées par le manque criant d’effectif. Rien non plus sur la colère d’autres usagers qui, constatant la détérioration du transport ferroviaire, invectivent de plus en plus les agents du rail. Rien encore, sur ces cadences et exigences devenues intenables dans le privé et dont la seule issue semble être désormais la maladie.

Pourtant, ces photos ne mentent pas quand elles signalent la violence. Car sous l’effet d’une logique économique devenue oppression, la société se fragmente peu à peu, clivée entre ceux qui se révoltent et ceux qui espèrent encore tirer leur épingle de ce jeu insensé. Tous cherchent à survivre, sous l’œil de puissants hors champ depuis longtemps.

Ce qui ressort de ces deux images, c’est celle d’une société se déchirant peu à peu en lambeaux, comme les pans d’une chemise de coton. C’est un vivre ensemble qui brûle, tandis que l’économisme attise le feu de la violence.

Au début de l’actuelle « crise » (qui n’en est pas une), certains observateurs ont comparé l’ampleur du mal à celle provoquée par le krach boursier de 1929. Ils n’avaient pas tort. Il faut en effet remonter à l’entre-deux-guerres pour retrouver trace de tels ravages. La dernière fois que le capitalisme débridé, aveuglé par son avide cupidité et sa surdité égoïste, a laissé libre cours à sa violence, cela a ouvert la porte aux excès des extrêmes. Et au conflit mimétique du tous contre tous si bien décrit par René Girard. A bien regarder ce tableau d’ensemble, on est forcé de l’admettre : le temps des boucs émissaires n’est pas loin.

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