27.06.2016

Le Brexit vu de gauche

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L’attitude à prendre face à l’Union européenne est une des multiples pommes de discorde qui divisent « la gauche ». Laissons de côté les nationalistes qui réservent leur sollicitude exclusive à leur nation, à leur peuple, à leur ethnie. Mais d’importants désaccords divisent ceux qui estiment que les êtres humains ont un droit égal au bonheur et que la concurrence entre les peuples à laquelle succombent la plupart de nos gouvernements tourne le dos à ce qu’on appelait jadis l’« internationalisme ».

L’Europe est un premier espace pour mettre en œuvre des solidarités élargies. L’Europe, et pas forcément sa forme politique actuelle, l’Union européenne. Pensée à l’époque révolue des Trente Glorieuses, elle devait organiser à une échelle élargie le compromis social du « capitalisme rhénan ». Quand ce compromis a été rompu à la faveur des différentes crises (du pétrole en 1975, bancaire en 2008), elle s’est vouée à la promotion d’un marché aussi libéré que possible de toutes les « contraintes » nationales issues de la période précédente, quand les rapports de force sociaux étaient plus équilibrés.

Ce qui n’est pas contesté, c’est qu’il faut une autre Europe que celle qui s’incarne dans l’actuelle UE. Et c’est là que le désaccord s’exprime : faut-il conserver l’actuel cadre communautaire et ses virtualités harmonisatrices qui pourraient être réinvesties par une gauche qui retrouverait des couleurs, ou faut-il détruire cette UE irréformable et tout reconstruire à partir des États, plus susceptibles d’être sensibles aux mobilisations populaires ? Dans le premier cas, on reste dans l’UE, dans le second on en sort.

Le débat est intellectuellement intéressant. Mais il se déroule souvent comme si l’air du temps était à de nouvelles avancées progressistes, pour lesquelles on chercherait le meilleur chemin possible. Or, dans les pays majeurs de l’UE, la conversion néolibérale de la social-démocratie a privé la gauche de toute perspective alternative à court terme, tandis que sa base sociale a éclaté dans toutes les directions. Une nouvelle preuve aujourd’hui par le Brexit.

Si on se limite à l’Angleterre et au Pays de Galles qui ont voté majoritairement « leave », on constate que le « remain » est majoritaire dans les villes (Londres, bien sûr, mais aussi Liverpool, Manchester, Newcastle, Nottingham, Leeds, Cardiff), avec leur importante composante cosmopolite, chez les jeunes (jusqu’à 49 ans), chez les personnes les mieux diplomées (Cambridge, Oxford), tandis que, dans le nord et les Midlands de vieille industrie en déclin, une partie de l’électorat traditionnel travailliste n’a pas suivi les consignes de son parti en optant pour le « leave ».

On retrouve là une coupure que j’avais pointée à propos du dernier scrutin autrichien, entre « ouverts » et « fermés » [1] : « Les “ouverts” sont urbains, ils jonglent avec plusieurs langues et plusieurs cultures, ils ont fait des études et appartiennent aux classes moyennes, salariées ou non. Leurs besoins matériels de base sont satisfaits et, pour le surplus, ils privilégient les valeurs post-matérialistes, dont celles de l’écologie. Ils sont aussi entrepreneurs et ne se sentent pas menacés par l’ouverture des frontières. Les “fermés” ont peur de perdre leurs acquis, ont du mal à s’adapter à l’exigence d’être compétitif, subissent de concert l’insécurité matérielle des fins de mois difficiles et l’insécurité culturelle que provoque chez eux une trop grande présence immigrée. Ils aspirent à plus d’ordre, y compris moral, et ne se sentent plus protégés par l’État ni par des frontières devenues des passoires. »

Et ma conclusion peut aussi s’appliquer au « Brexit » : cette coupure entre « ouverts » et « fermés », entre « in » et « out », voire entre « bobos » branchés et « beaufs » racistes est une catastrophe pour qui aspire à une société plus juste et plus égalitaire. Si nous n’arrivons pas à réconcilier ces deux fractions du peuple autour d’un projet désirable pour tous, nous ne pourrons que commenter nos défaites dans tous les cas de figure.

•••

[1] Je précise : ces qualificatifs ne sont pas de moi. Ils ont été avancés par des commentateurs pour caractériser les électeurs des deux derniers candidats à la présidentielle autrichienne.

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    Vous avez raison, je suis trop pressé. Je m’en suis rendu compte après avoir posté le message et vous prie de m’en excuser. Et oui, c’était de l’humour...façon de faire passer ma (...)
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  • Le Brexit vu de gauche Posté par Christophe SCHWAB, le 15 juillet 2016
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  • Le Brexit vu de gauche Posté par jpf, le 28 juin 2016
    trés bonne analyse qui pose bien le probléme ;avec aussi le mythe de la révolution dans un pays et qui doit être complété par l"analyse de l’irlande du nord où le peuple sait que (...)
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