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Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


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8.02.2012

Le Soir, les tabous et la jouissance de l’élite

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Le journal Le Soir nous invite à questionner nos tabous, responsables de notre « immobilisme ». Nous subissons les pires mesures d’austérité que la Belgique ait jamais connues depuis la Seconde Guerre mondiale, mais il nous faut encore « réformer », ou mourir. Dans quel sens ? Cela, Le Soir ne le dit pas, il le suggère. Mais Le Soir sait au moins une chose : pour réformer, nous devons briser nos « tabous », remettre en cause nos acquis et oublier nos « idéologies ». Le Soir ne fait pas d’idéologies, bien entendu…

La série commence avec force : « chômeurs fraudeurs » dès le premier jour. « Syndicats anti-progrès » le second jour, dès fois que le premier jour n’avait pas suffi. Il manque les dessins d’Hergé et nous nous croirions revenus aux temps sombres du premier journal francophone belge.

Je me suis amusé à relire cette première « enquête », et me suis demandé ce qu’il adviendrait si je remplaçais le terme « chômeur » par celui d’ « handicapé » : « Mais oui monsieur. Je connais très bien un handicapé. Il exagère son handicap et profite de la société. Un vrai scandale. Et ils sont vraiment nombreux. Quant aux hôpitaux, ils en jouent. Évidemment, les fraudeurs sont leurs clients. Bon, il faut nuancer hein. Ils le sont pas tous. Mais y en tout de même vraiment beaucoup. Il est temps de prendre des mesures fortes ». L’exercice est plus éloquent encore si on utilise le terme « juif ». Oups. Encore un tabou…

Mais, qu’est-ce qu’un tabou ? Depuis Freud, tous s’accordent sur le fait que les personnes souffrent de ne pouvoir transgresser les tabous. Ils souffrent de ne pouvoir pleinement assouvir leurs désirs, leurs pulsions. Plus globalement, notre société serait malade de ses « tabous ». Les transgresser nous guérirait. « Nous » pourrions enfin jouir pleinement…

Les deux premiers tabous historiques sont le meurtre et l’inceste. On peut imaginer combien de parents seraient moins frustrés de n’avoir pu violer leurs enfants mais notre société s’accorde malgré tout pour contenir ce type de pulsions. Je suppose que les journalistes n’y voient pas d’inconvénient. Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

A mesure que les humains croissent en nombre, s’organisent en société, l’organisation du vivre-ensemble augmente le nombre de règles imposées à la collectivité. Les tabous et leurs frustrations ne cessent de croître. On ne peut plus manger son prochain, voler, plus battre sa femme ou la violer, plus vendre un être humain, plus faire travailler un enfant, etc. Ces tabous permettent le vivre-ensemble ET reflètent le rapport de force qui régit les relations entre les individus (seuls ou organisés). Certains semblent ainsi difficiles à faire respecter par la collectivité : le viol trop rarement puni, le travail forcé toujours présent, la famine et la possibilité de mourir de froid à peine traitée, etc.

Revenons aux tabous du journal Le Soir. Deux choses sont frappantes. D’une part, les journalistes ne connaissent que fort peu l’histoire sociale de nos pays occidentaux. Ils ne savent pas que la social-démocratie est attaquée de front depuis le début des années 1980 par des forces non démocratiques appâtées par le profit et le pouvoir, souvent qualifiées sous le terme générique de « marché ». Ils ne savent pas que ses principaux opposants et victimes sont les syndicats, les chômeurs, et, de manière générale, les « dominé-e-s ». Et si les conséquences sociales et écologiques du système économique libéral mis en œuvre depuis lors ne suffisent à la compréhension des journalistes, c’est qu’ils ne connaissent pas l’histoire sociale de l’Amérique latine qui illustre à merveille la grande violence de cette guerre qui est à l’œuvre, partout, et dont nous sommes tous les acteurs. Oui, même Le Soir. Surtout Le Soir

D’autre part, les premiers tabous traités laissent aisément imaginer qui souhaite jouir pleinement... Le jour de la parution de l’enquête sur le premier « tabou », le même journal nous apprenait que le gouvernement avait travaillé tout le week-end sur les mesures d’austérité – en réponse aux actions syndicales. Pourquoi le week-end ? Pour permettre aux négociateurs de la FEB d’aller skier cette semaine… On ne peut plus illustratif.

Mes premières conclusions : le journal Le Soir fait pleinement partie d’une société dont l’élite dominante se donne le droit – il en la pouvoir – de réorganiser la société, pour lui permettre davantage de jouissance. Pour ce faire, il faut briser ce qu’ils nomment tabous. Ces tabous qui sont pourtant les acquis d’une longue histoire sociale et politique.

Hannah Arendt disait que la politique est la relation qui est « entre-les-hommes ». Notre organisation politique, notre « vivre-ensemble » reposait sur la social-démocratie. Celle qui inclut des droits pour les chômeurs, pour les femmes, des organisations syndicales représentatives, etc. Nul doute que notre élite dominante souhaite le repli sur soi et la jouissance personnelle, la fin de la social-démocratie. Mais qu’en est-il de notre journal ? Le « vivre-ensemble » peut-il encore intégrer la ligne éditoriale d’un journal pleinement inscrit dans le « marché »…

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  • Le Soir, les tabous et la jouissance de l’élite Posté par grekos, le 9 février 2012
    le "politiquement correct", l’arme fatale des néo-cons Cette violente offensive menée par le Soir semble avoir réussi à expédier tout ce qu’il reste encore de forces politiques « de (...)
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