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La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

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19.12.2014

Le Tax Shift va-t-il augmenter le taux d’emploi ?

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Réponse : peu probable… comme le révèle une simple comparaison internationale. Mal conçu, un Tax Shift pourrait même contribuer à une baisse de l’emploi !

Face aux protestations de la rue, le débat politique s’est récemment focalisé sur l’idée d’un Tax Shift des revenus du travail vers d’autres formes de revenu. Du côté gauche de l’échiquier politique, on pense avant tout aux revenus du capital tandis que la droite favorisait initialement (et sans surprise) un transfert vers les impôts sur la consommation… Le principal argument en faveur de ce tax shift est simple et semble a priori implacable : le faible taux d’emploi en Belgique s’explique en partie par une taxation excessive du travail. Un transfert des « charges » sur le travail vers d’autres types de revenus diminuerait le coût du travail pour les entreprises tout en rendant l’emploi financièrement plus intéressant pour ceux qui n’en ont pas. Cette idée semble faire consensus et est répétée comme un vérité immanente par la quasi-totalité des médias, du monde politique et les institutions internationales.

Et pourtant, comme nous allons le voir, rien dans les données ne donne à penser que tel sera le cas : au contraire, les mesures actuellement discutées pourraient aboutir à une diminution du taux d’emploi. Un récent article d’Hendrik Kleven, publié dans le prestigieux Journal Of Economic Perspectives de l’American Economic Association, résume à merveille la question en un seul graphe (ci-dessous [1]). Ce graphe montre, de manière particulièrement claire, que les pays qui taxent le plus le travail sont aussi ceux… où le taux d’emploi est le plus élevé !!! Le « consensus » belge (et international), est ici retourné sur sa tête…

Ce graphe pose un problème majeur pour l’argument principal des partisans du Tax Shift : si la taxation du travail a véritablement un effet fortement négatif sur l’emploi, la relation entre impôts et taux d’emploi devrait être fortement négative. Les données indiquent exactement l’inverse.

Comme toujours face à ce genre de graphe, il faut évidemment se rappeler que « corrélation n’est pas causalité » et que de nombreux facteurs pourraient théoriquement expliquer une telle relation. Cependant, si les taxes sont un problème de premier ordre, il faudrait que ces mystérieux « autres facteurs » soient particulièrement puissants pour inverser à ce point la relation dans les données ! Personne n’étant capable de démontrer (ni même de proposer) l’existence de tels facteurs, on peut en conclure, avec Kleven (et comme devrait le faire tout économiste raisonnable), qu’il est très peu probable qu’une plus faible taxation des revenus du travail cause une forte augmentation du taux d’emploi !

Par ailleurs, ce graphe n’est pas la seule preuve à notre disposition. L’effet des impôts sur la participation au marché du travail a été largement étudié et les centaines d’études empiriques consacrées à cette question ont généralement conclu à un effet très faible (bien souvent nul) des taxes sur la décision de travailler [2].

Plus encore, Kleven montre qu’il y a en fait de bonnes raisons de penser qu’un taux de taxation plus élevé est précisément ce qui permet un taux d’emploi plus élevé ! La raison en est en que les impôts permettent de financer des services dont l’action est favorable à la participation au marché du travail. Il en va ainsi, par exemple, des subsides publics aux garderies d’enfants, à l’école maternelle ainsi qu’aux services professionnels d’assistance aux personnes âgées. Comme le montre le graphe ci-dessous (extrait directement de l’article de Kleven), les pays qui subsidient le plus ce genre de services sont aussi ceux où les femmes travaillent le plus. L’explication est logique : ces services permettent aux femmes de participer au marché du travail plutôt que de rester à la maison pour s’occuper des enfants ou des membres âgés de la famille. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, alors que la participation des femmes au marché du travail continuait à augmenter dans la plupart des autres pays développés, elle a au contraire diminué aux USA depuis 1998, un pays qui subsidient nettement moins les gardes d’enfants et qui n’a pas d’école maternelle universelle…

Dès lors, un Tax Shift, s’il s’accompagne des mesures d’austérité prévue par le gouvernement Michel, risque fort de conduire non pas à une augmentation mais à une … diminution du taux d’emploi si les mesures d’austérité se traduisent par une diminution des subsides pour les services publics que nous venons de mentionner. Etant donné l’étendue des économies prévues par le gouvernement Michel, on voit mal comment cela ne serait pas le cas…

Faut-il conclure de tout ceci qu’un Tax Shift est une mauvaise idée ? Certainement pas ! L’auteur de ces lignes est personnellement favorable à un transfert de la taxation du travail vers le capital. La raison n’en est cependant pas qu’il faut en espérer une augmentation du taux d’emploi : nous l’avons vu, les meilleurs preuves empiriques indiquent que tel ne sera pas le cas. Un Tax Shift vers les revenu du capital (et non, vers la consommation) se justifie cependant pour une simple raison d’équité. Les revenus du capital (mobilier) sont, aujourd’hui, beaucoup moins taxés que les revenus du travail et ce, alors même qu’ils sont concentrés entre les mains des contribuables les plus riches. Transférer l’impôt du travail vers le capital aura donc un effet fortement progressif quand bien même le taux de taxation sur les revenus du capital ne serait pas lui-même progressif (comme c’est le cas avec un précompte). Il s’agirait donc sans aucun doute d’une redistribution en faveur de la classe moyenne au détriment des plus hauts revenus (quoiqu’en dise Alexandre De Croo).

En outre, idéalement, et contrairement à tout ce que propose le gouvernement Michel, les revenus fiscaux supplémentaires tirés de la taxation du capital devraient être en partie utilisés pour mieux financer des services publics qui favorisent une augmentation du taux d’emploi (telles les gardes d’enfants). Vu l’état actuel du débat, on semble plutôt s’orienter dans la direction inverse.

(Ceci est un guest post de Pierre Kéyak)

Post-scriptum : Pour ceux qui penseraient qu’il s’agit là d’une opinion isolée d’un iconoclaste, le New York Times fait globalement le même résumé de la recherche citée dans cet article. Dani Rodrik, Professeur à Harvard et autorité mondiale en matière de développement, décrit également, pour Project Syndicate, comment la profession économique s’éloigne progressivement de l’idée qu’un état social généreux (et la taxation qui l’accompagne) implique nécessairement un coût en termes d’efficacité économique. Il fait notamment référence à une étude du département de recherche du FMI lui-même qui va dans ce sens.

[1] Les lecteurs qui seraient étonnés par des taux de taxation très élevés indiqués sur ce graphe (plus de 80% pour le Danemark) noteront que le graphe présente le taux de taxation sur la participation à l’emploi qui tient compte non seulement des impôts sur le revenu mais aussi de la perte des allocations sociales qui résulte d’une transition vers l’emploi. Ainsi, par exemple, un individu sans emploi qui recevrait des allocations sociales de 1,000 euros (qu’il perdrait s’il travaillait) et accepterait un emploi à 1500 euros bruts (toutes cotisations patronales comprises) avec un net de 1150 euros, n’augmenterait son revenu net que de 150 euros en acceptant cet emploi. Il fait donc face à un impôt sur sa participation à l’emploi de 90% (il n’augmente son revenu que de 150/1500 = 10% de son revenu total).

[2] Les femmes mariées constituaient une sous-population pour laquelle les études empiriques avaient historiquement trouvé un effet plus fort mais cette différence s’est fortement amenuisée ces dernières années avec la progression de l’égalité des sexes et les modifications apportées aux systèmes de taxation dans le but d’atténuer la taxation défavorable des revenus des conjoints. En outre, comme nous l’expliquons dans la suite de ce post, les impôts peuvent servir à financer des services publics qui augmentent la participation au marché du travail des femmes et cet effet semble bien prendre le dessus dans la réalité. Une autre population pour laquelle un effet plus fort des impôts sur la décision de travailler a été plus fréquemment estimé concerne les travailleurs à très bas salaire. Cependant, si tel est le cas, cela peut certes justifier des baisses ciblées de cotisations ou d’impôts sur les plus bas revenus mais pas un transfert généralisé, tel que celui qui semble actuellement être envisagé.

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  • Le Tax Shift va-t-il augmenter le taux d’emploi ? Posté par Nicolas - Union des Libéraux, le 20 décembre 2014
    Quelques considérations pour alimenter la réflexion : à politiques fiscale et sociale largement identiques, la Flandre a un taux d’emploi sensiblement plus élevé que celui de la (...)
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