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24.01.2014

Le carnaval des petites phrases

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Le carnaval des petites phrases est entamé. On se les lance à la figure comme des poignées de confettis, légères et colorées. Et le PS est le roi de la fête, couvert de citations comme autant de ronds de papiers bigarrés. Devant leurs troupes, MR et N-VA ont adressé aux socialistes des vœux en forme de pieux, chacun y allant de son trait, à l’encre rouge surligné.

« Si l’on continue à privilégier le modèle socialiste , nous en serons réduits à jouer l’orchestre du Titanic pendant que le bateau sombre », a sarabandé Bart De Wever (N-VA), cité dans Le Soir du 13 janvier. « Et si le PS avait les bonnes recettes pour créer de l’activité et de l’emploi, depuis vingt-cinq ans, on l’aurait remarqué ! Non, il applique les vieilles recettes collectivistes qui étouffent l’initiative », a soliloqué Charles Michel (MR) dans les mêmes colonnes. « Les émissions en Flandre, c’est comme dans le monde occidental : tout le monde est à bord. Mais du côté francophone, les émissions, c’est plutôt comme en Corée du Nord : seulement un parti et un seul homme », a fielleusement ironisé Didier Reynders, évoquant dans La Libre du même jour la présence d’Elio Di Rupo (PS) sur le plateau de l’émission « Sans Chichis ».

Pour le Premier ministre en campagne, passer dans une émission de divertissement, c’était en effet se bourrer de paille pour mieux se faire incendier. Mais passé ce constat, ces déclarations affichent le faciès caricatural des masques de carnaval. Titanique, la gestion socialiste du pays ? Pas plus que tonique, sachant qu’elle est le reflet de compromis de coalition navigant entre centre et centre-droit dans ses choix. Collectiviste, le PS ? On cherche encore le premier kolkhoze ouvert par un parti plus social-démocrate (voire social-libéral à ses heures) que réellement socialiste. Au PS, Laurette Onkelinx a eu beau jeu de déplorer ces « petites phrases assassines », « cache-sexe pour éviter de voir les difficultés de vie de nos concitoyens ».

Depuis, MR et CD&V ont même officialisé leur rapprochement, décidés à dicter le tempo du prochain gouvernement, de manière très « à droite ». Il s’agit au mieux de pouvoir se passer des socialistes (ce qui impliquerait d’embarquer la N-VA au gouvernement), au pire de faire avaler une pilule bleue aux socialistes dans une majorité penchant un peu plus encore à droite.

La vérité toutefois, c’est que ce carnaval pré-électoral profite à tout ce monde. Et quand la droite s’échine à brûler un PS transformé en bonhomme hiver, elle lui permet surtout de briller. Voué au bûcher par ses opposants de manière bête et méchante, le PS espère par cet écran de fumée occulter sa participation à une politique dure aux chômeurs, aux minimexés et aux réfugiés. Ceux-là même qu’il est censé protéger. Par un syllogisme bancal, on entend démontrer aux militants que si le PS est attaqué par la droite, c’est nécessairement qu’il reste de gauche. Pourtant, sous leurs déguisements, les uns et les autres sont tous vêtus chez les tailleurs de la pensée unique. Mascarade, donc. Et chacun ainsi de se distinguer dans ces rixes verbales qui ne sont que du mauvais théâtre. On se croirait à Binche, une nuit de Trouille de Nouille [1].

Car tels les modules des Iles de Paix, ces acteurs, après s’être distingués par la couleur, se tiendront à nouveau par la main pour assembler des coalitions de circonstance. Et phrases et promesses se dilueront dans des programmes de compromis, où une chatte ne retrouverait pas ses petits.

C’est hélas oublier que ces répliques ne restent pas cantonnées aux rangs du cortège politique, habitué à cette comédie humaine où chaque mot (ou presque) est voué à l’oubli et où les pires saillies salissant l’ennemi sortent lessivées des urnes. Le public, lui, entend claquer les langues comme crie le fouet. Et dans l’assistance des laissés pour compte, des précaires en sursis de relégation sociale, des travailleurs broyés par la machine économique « triomphante », ces petites phrases lacèrent, lanières de cuir sur leurs ethos meurtris. Parce qu’elles n’ont d’autre but que le jeu lui-même, tirades vides de toute réalité sociale.

En définitive, la seule parole réconfortante est peut-être venue de Sfia Bouarfa. Dans un entretien accordé à Marianne Belgique, la députée bruxelloise socialiste n’a pas caché son désappointement : « Le PS n’est plus sur le terrain. Le PTB, oui ». Elle dépeint un parti composé en partie d’arrivistes et de carriéristes, perdu dans une dérive particratique qui, pour se maintenir au pouvoir, l’a conduit à renoncer à nombre de ses principes. Et d’exhorter ses camarades à « s’engager auprès des plus faibles ».

On ne sait si Sfia Bouarfa a rendez-vous avec le PTB avant le 25 mai ou si elle vient seulement de prendre date. Mais, et ce n’est pas la première fois [2], elle a osé se camper sur ses deux piliers, le cœur et la raison. Et ses mots, parce qu’ils ne nient pas la souffrance infligée par les siens aux plus faibles, paraissent du baume sur les plaies saignantes laissées par le fouet. Un printemps au milieu de l’hiver. La floraison d’une oraison au milieu de ces banales bacchanales.

[1] « Le lundi qui précède le dimanche gras se déroule la nuit des « Trouilles de Nouilles » où vers vingt heures, des groupes costumés et surtout masqués sortent repérer, dans un café ou dans une rue du centre-ville, une personne non déguisée – et de préférence connue – afin de l’intriguer par des farces ».

[2] Sfia Bouarfa est la seule députée socialiste à avoir refusé de voter le traité européen sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (TSCG), qui instaure la « règle d’or » budgétaire et limitera à l’avenir la capacité d’endettement des gouvernements des pays de l’Union européenne.

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  • Le carnaval des petites phrases Posté par geryposte, le 25 janvier 2014
    Encore, toujours, sempiternellement déplorer que la gauche n’arrive pas, même pour décrocher un siège, de laisser un peu de côté ses divergences "Trotsky-Staline-Mao-Bakounine... On (...)
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