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L’Atelier

Analyser les petits et les grands faits, sans compromis. Avec une boussole : le libre examen, le meilleur catalyseur de l’indignation et de la colère. Par Philippe Buchez.


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25.10.2015

Le droit de grève contre le permis d’opprimer

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Deux morts. La rédaction du journal télévisé de la RTBF n’en démord pas. Pendant plusieurs jours, elle répète en boucle le même mantra : la grève menée par la FGTB le 19 octobre a provoqué la mort de deux septentenaires, arrivés trop tard à l’hôpital pour survivre l’une à une rupture d’anévrisme et l’autre à une crise cardiaque. Le conditionnel est utilisé. Pour donner un vernis d’éthique. Mais l’information est jugée assez grave que pour occuper une grande partie de l’espace médiatique.

Le syndicat socialiste n’a jamais eu bonne presse mais elle fut rarement pire. Les éditorialistes lui taillent un mauvais costume à la mesure de leur mépris de classe et lui opposent le bon syndicaliste évolué de la CSC ou de la CGLSB. Celui qui n’entrave pas méchamment la circulation.

Il n’en faut pas beaucoup plus pour que ressortent les habituelles complaintes sur l’absence de personnalité juridique des syndicats. Solennel, Philippe Godefroid, Président de l’UCM, déclare dans Le Soir du 25 octobre : « les syndicats doivent rendre des compte (…) Ils brassent des millions d’argent public et on n’a pas de droit de regard là-dessus ». Le journaliste laisse passer. C’est en partie faux. Certes, historiquement, les syndicats et leurs caisses de grèves (alimentées par les cotisations des membres et non par l’argent public) n’ont pas de personnalité juridique. Et à voir le prurit que provoque toute action syndicale sortant un peu des balises policées de la concertation sociale, on comprend l’essence de cette absence.

Mais l’activité syndicale est bien plus vaste et les syndicats ont plusieurs formes de personnalité juridique. Les millions (des milliards en fait) d’argent public sont gérés par des caisses de chômage agrées et contrôlées par l’ONEM et dont l’activité est très sévèrement réglementées par un Arrêté Royal. Leurs autres activités subventionnées sont gérées par des ASBL dont les comptes sont soumis aux mêmes règles que l’ensemble des opérateurs. Il suffit de quelques lignes pour l’expliquer. Mais c’est sans doute déjà trop.

Combien d’éditos ou de unes de JT consacrés à la hausse du taux de suicide en Belgique dont la corrélation avec la détérioration de la situation sociale est clairement établie, contrairement à ces deux regrettables décès imputés à l’action syndicales avant toute enquête judiciaire ? Combien d’éditos ou de unes de JT analysant en profondeur les causes du retour en force d’une certaine violence syndicale qu’on avait plus vue depuis plus d’une décennie dans ce pays ?

Ces questions ne préoccupent pas l’appareil médiatique. Le patronat y plastronne. Le nouveau patron de l’UWE, toujours dans Le Soir, Jean-François Héris, se permet d’ironiser, un jour de manifestation nationale, sur les « 16 heures payées 40 » et sur les dégâts causés par le stress professionnel.

En face, l’argumentaire syndical est inaudible. Celui de l’opposition à peine plus. Peu importe si la trajectoire budgétaire totalement folle de ce gouvernement va entraîner encore plus de casse sociale en 2017 et en 2018 avec le démantèlement silencieux du financement de la sécurité sociale. Peu importe aussi si le tax shift repose sur du vent tant en ce qui concerne son financement que son effet retour sur l’emploi. « Jobs Jobs Jobs » chantonne Charles Michel. « Attention, nous ne pouvons pas nous engager sur des chiffres précis de création d’emplois » répond Johan Van Overtveldt, Ministre des finances et une des voix gouvernementales de De Wever.

La grève du 19 octobre n’a pas fait deux morts. Sous réserve d’inventaire. Les politiques d’austérité tuent, dans un silence médiatique paradoxalement assourdissant, des milliers de citoyens européens chaque année. Des morts impalpables quasiment invisibles. Isolés. Une statistique trop difficile à mettre en musique pour les quelques milliers de signes d’un édito de Francis van de Woestyne ou les 2 minutes 30 d’un sujet de JT. Pour paraphraser Bourdieu, l’appareil médiatique belge a occupé du temps rare avec le vide d’un fait divers banal et y a adossé un récit bien plus politique que médiatique. Les racines de la colère ne sont plus l’objet de l’information, ce sont les débordements imputés à cette colère qui le sont. Il est pourtant écrit dans les astres qu’esquiver cette question de fond alimentera encore plus la colère d’une base syndicale et associative aux moyens d’action forcément limités face à l’arrogance d’un patronat en état de lévitation depuis l’entrée en fonction de Michel 1.

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  • Le droit de grève contre le permis d’opprimer Posté par Philippe Lauwers, le 26 octobre 2015
    Bel édito ! Une chose m’a aussi frappé dans les discours du gouvernement Michel, de Van Overtveldt en particulier. C’est l’évidence de l’efficacité des mesures prises en termes de (...)
    Lire la suite

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