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6.03.2012

Le foulard et la barbe : une hypothèse

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Pourquoi le foulard des musulmanes a-t-il déclenché une vague d’hostilité aussi puissante qui ne s’est fixée sur aucun autre objet ? Pour nous aider à le comprendre, posons une autre question : pourquoi cette hostilité a-t-elle épargné le double masculin du foulard islamique, c’est-à-dire la barbe ? Pourtant, pour ceux qui la portent, celle-ci répond aussi à un prescrit coranique [1]. Taillée d’une certaine façon, elle constitue sans le moindre doute un signe religieux ostensible au même titre que le foulard. Et sans doute même « pire » : les « barbus » sont généralement liés aux tendances les plus fondamentalistes de l’islam, ce qui n’est absolument pas le cas du foulard.

Bref, si le foulard islamique doit être refoulé à l’extérieur d’un périmètre protégé régi par des exigences de neutralité et de laïcité, il n’y a aucune raison valable pour que la barbe islamique ne le soit pas. En 1928, la Turquie d’Atatürk, sœur de la République française en laïcité constitutionnelle, n’avait pas hésité à voter une loi associant le foulard et la barbe dans une kyrielle d’interdits destinés à assurer une rupture culturelle avec l’ordre ancien. Le 23 février 1998, en vertu de cette loi, l’université d’Istanbul diffusa une circulaire stipulant que « les étudiantes portant le foulard islamique et les étudiants portant la barbe ne doivent pas être acceptés aux cours, stages et travaux pratiques ». Avis confirmé par le gouvernement le 18 mars 2003 : « Les étudiants de l’université d’Istanbul ne peuvent porter aucune tenue vestimentaire symbolisant ou manifestant une quelconque religion, confession, race, inclination politique ou idéologique dans aucun établissement et département de l’université d’Istanbul et dans aucun espace appartenant à cette université ».

Mais ce geste superbement égalitaire est sans doute plus facile là-bas qu’ici. La Turquie […] n’est pas un pays d’immigration et n’est donc pas confrontée avec des pratiques culturelles importées dont elle ne saisit pas le sens. En Turquie, c’est clair : tout foulard est religieux et toute barbe est islamique. Même signification, même interdit. Cette démarche ne pourrait être transposée à l’identique en France. Pour le foulard, passe encore. Son origine « étrangère » ne fait pas de doute. Parmi les « Françaises de souche », à part quelques religieuses en cornette qui vivent généralement cloîtrées ou confinées, il y a bien quelques femmes cancéreuses qui portent un foulard pendant leur chimiothérapie quand elles ne peuvent pas se payer une perruque. Tant pis pour elles, elles seront les victimes collatérales de l’interdit [2]. Mais le port de la barbe est autrement plus répandu. Il est partagé par plusieurs « tribus » bien de chez nous : les artistes peintres, les hippies, les néo-romantiques, les écolos radicaux, les hommes à double menton… Il appartient à notre histoire : Victor Hugo, Jean Jaurès, Karl Marx… Comment faire le tri ? En fonction de l’origine ethnique des barbus ? Interdit. Et on passerait alors à côté des convertis, réputés les plus dangereux. Selon la taille de la barbe, seuls certains formats étant conformes au modèle religieux ? Risible et vexatoire. Résultat : le barbe islamique passera partout là où le foulard islamique sera interdit. L’interdit des signes religieux visera les femmes musulmanes, pas les hommes. Encore une victoire pour l’égalité des sexes dont notre civilisation est si fière !

Bien entendu, il y a d’autres raisons, plus troubles et moins avouables, à la fixation univoque sur le foulard et à l’indifférence devant la barbe. […] Pour tout ce qui relève de la différence des sexes, nous vivons toujours, malgré un égalitarisme formel, sous le règne de la domination masculine. C’est encore et toujours le regard masculin qui configure l’espace public et celui-ci est aussi une scène érotique où les hommes viennent faire leur provision de stimuli. Bien sûr, cette scène évolue et le regard circule beaucoup plus qu’autrefois dans les deux sens. Mais l’activité qui consiste à s’attabler à une terrasse de café ou à se caler contre un mur pour regarder passer l’autre sexe, ainsi que les pratiques de harcèlement plus ou moins lourdes, restent encore très largement le monopole des hommes. Les impératifs d’une mode souvent inconfortable – hauts talons, vêtements moulants, maquillage fastidieux mais obligatoire –, qui n’ont pas d’équivalents masculins, ont pour but de rendre l’offre plus attractive aux yeux des consommateurs d’images dont elle alimente l’imaginaire. Bien sûr, il n’est pas nécessaire qu’il y ait un passage à l’acte au bout de cet échange largement à sens unique. Mais les hommes ont besoin de s’imaginer que « c’est possible », et ils jaugent souvent les femmes à cette éventualité, même si, la plupart du temps, rien ne sortira du périmètre intime de leurs fantasmes.

Les femmes voilées traditionnelles [d’un certain âge] ne dérangent personne. Quel que soit leur accoutrement, elles auraient de toute façon déjà basculé dans le néant des relations asexuées. Mais le trouble vient de ces jeunes femmes, de plus en plus nombreuses à porter le foulard et de plus en plus sûres d’elles. Elles signifient aux hommes d’ici : « regarde-moi, salue-moi si tu veux mais ne m’approche pas, m’embrasse pas, ne me frôle pas. Et sache que jamais tu ne m’auras, car seul un musulman aura le droit de poser ses mains sur moi ». Toutes ces femmes interdites… Interdites, pour leurs frères, aucune femme ne l’est, puisque les femmes européennes sont incluses dans leur terrain de chasse. Ainsi, les hommes « autochtones » se retrouvent désormais en position de faiblesse dans la concurrence avec « les Arabes » auxquels ils prêtent quelquefois une puissance libidinale supérieure à la leur. De leur point de vue, le dévoilement des jeunes musulmanes est bien un enjeu de pouvoir.

En 2011, l’« affaire DSK » qui défraya la chronique a laissé entendre que le fantasme de toute-puissance des hommes « blancs » sur les femmes « noires » était toujours bien à l’œuvre. Seul un recul de la domination masculine sur l’espace public pourra diminuer la pression qui s’exerce sur l’apparence des femmes. Elle pourra aussi libérer les hommes d’une compétition érotique épuisante que chacun finit quand même par perdre.

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Extrait (légèrement modifié) de Henri Goldman, Le rejet français de l’islam, PUF, 2012, pp. 97-101.

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[1] Rectification : le port de la barbe est prescrit par les hadiths (les dits du Prophète), et non par le coran, ce qui en ferait une exigence moins forte. Merci aux correspondants qui me l’ont fait remarquer. Mais du point de vue de ceux qui portent un regard extérieur sur ces pratiques, cette question est accessoire. Il serait même assez déplacé que ce soient des non-musulmans qui se mêlent de hiérarchiser les exigences d’une religion à laquelle ils ne croient pas.

[2] En Belgique, en janvier 2011, une femme « voilée » ayant perdu ses cheveux pour cause de chimiothérapie qui s’était vue interdire l’accès à un bowling au nom d’un règlement d’ordre intérieur (illégal) proscrivant, pour faire large et « noyer le poisson », le port de tout couvre-chef, a obtenu gain de cause devant le tribunal civil de la ville de Huy, près de Liège. Les patrons du bowling ont fait appel du jugement.

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