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18.10.2010

Le “multikulti” a-t-il échoué ?

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Le Monde (17.10.10) titre : « Selon Merkel, le modèle multiculturel en Allemagne a “totalement échoué” ». La circonstance dont cet aveu est l’aboutissement est la publication d’un pamphlet rédigé par un haut fonctionnaire, Thilo Sarrazin, qui, sous le titre « L’Allemagne se défait », affirme que son pays « s’abrutit » sous le poids des immigrés musulmans, que ceux-ci refusent obstinément de s’intégrer et qu’ils vivent aux crochets de l’État [1]. La réprobation de toutes les autorités politiques et morales qu’entraîna cette publication a dû violemment refluer devant le constat attesté par les enquêtes d’opinion qu’une majorité d’Allemands sont largement d’accord avec Sarrazin. Toujours selon Le Monde, « une étude publiée cette semaine montre même que plus de 50 % d’entre eux tolèrent mal les musulmans. Plus de 35 % estiment que l’Allemagne est « submergée » par les étrangers et 10 % que l’Allemagne devrait être dirigée « d’une main ferme » par un « führer ». Du coup, Merkel, qui ne tient absolument pas à perdre le soutien de la fraction la plus conservatrice de son électorat, a infléchi son discours dans le sens du pestiféré de la veille. Bravo Angela. C’est vraiment très courageux de votre part…

Le « multikulti » à l’allemande a-t-il échoué ? C’est bien possible et ce n’est pas étonnant. Dans la tradition allemande, on est allemand par le sang. Quoi qu’il veuille, quoi qu’il fasse, un Turc ne sera jamais allemand, ses enfants et ses petits-enfants non plus. On peut bien alors lui laisser le droit d’être turc, étant entendu que l’identité turque en Allemagne ne peut être, par définition, qu’une identité de seconde zone. Ce genre de « multikulti » n’a rien à voir avec de l’égalité en droit et en dignité.

Le « modèle français » est-il meilleur ? Sans aucun doute sur un point, qui est un acquis de la Révolution française : l’identité française est une identité ouverte basée sur le « droit du sol ». Toute personne née en France peut devenir française, abstraction faite de ses origines. Mais ici, c’est le mot « abstraction » qui pose problème. Car l’identité française est, elle aussi, une identité ethnico-culturelle qui est le fruit d’une histoire. La persistance massive de discriminations à tous les niveaux de la société française montre que la Nation n’est pas aussi citoyenne qu’elle le prétend. Non seulement il est demandé à ceux qui veulent l’intégrer de se dépouiller de leurs attributs identitaires, mais encore ça ne donne aucune garantie quant à leur égalité citoyenne autre que formelle.

Faut-il vraiment choisir entre un « multikulti » où la reconnaissance des différences culturelles sert d’alibi à la marginalisation de ceux et celles qui sont assignés à des cultures minoritaires, et un modèle dit d’intégration républicaine où les minorités ethno-culturelles issues de l’immigration doivent impérativement s’assimiler à la culture majoritaire, de gré ou sinon de force [2] ?

La multiculturalité est un fait, pas un projet. Le projet, c’est l’interculturalité, c’est-à-dire la tentative d’articuler l’unité et la diversité, dans le respect de l’égale dignité de chacun. C’est un projet en tension, où il faut à tout moment être attentif aux peurs croisées des uns et des autres, où l’espace symbolique doit être à tout moment renégocié – ce qui implique aussi que le marquage traditionnel de notre temps et de notre espace par un christianisme laïcisé devra s’hybrider pour permettre une inscription maîtrisée d’un islam paisible dans l’espace public. Cela demande aux différentes parties beaucoup de maturité pour « s’affirmer sans blesser ».

Ce n’est sûrement pas une recette du genre « inyaka ». C’est un processus fragile qui capotera si des voix responsables ne sont pas capables de faire accepter des compromis honorables là où des positions inconciliables s’affrontent, quitte à chercher à les faire évoluer par la suite. Aujourd’hui, l’intolérance qui monte n’est le monopole d’aucun groupe et il ne manque pas de verseurs d’huile sur le feu, y compris dans les enceintes et les gazettes les plus huppées. On attend sans trop y croire le rapport final des Assises de l’interculturalité, annoncé pour les jours qui viennent. Parviendra-t-il à dégager la piste étroite qui nous évitera les dérives allemandes ou néerlandaises ?

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[1] Dans le même ouvrage, il affirmait également que tous les Juifs partageaient un même gêne…

[2] Il ne faut jamais oublier avec quelle violence la France jacobine a éradiqué ses identités périphériques : bretonne, alsacienne, occitane, basque…

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  • Le “multikulti” a-t-il échoué ? Posté par Luc Delval, le 19 octobre 2010
    "Multikulti", ça fait penser au nom d’un meuble en kit de chez Ikéa. Une fois monté, tout va bien tant qu’on n’y touche pas.
    Lire la suite

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