Le nouveau buzz à la mode, la nouvelle obsession pavlovienne des médias francophones, c’est d’interroger (pour le déplorer) le large succès électoral des islamistes tunisiens. Les habituels universalistes autoproclamés, genre Caroline Fourest, en profitent pour donner des leçons de démocratie au nom de leur supériorité républicaine infuse. Sur son blog, la pasionaria de la laïcité à la française déplore l’attitude « ambiguë », limite munichoise [1], des principaux partis tunisiens dits laïques – ceux de Moncef Marzouki (le Congrès pour la République) et de Mustapha Ben Jaffar (Ettakatol) – qui ont refusé de faire de la lutte contre Ennahda leur priorité numéro 1 et envisagent calmement de gouverner avec ce parti. Pour Caroline Fourest, « dire qu’Ennahda est “modéré” parce qu’il existe des salafistes très excités, c’est un peu comme expliquer que le Front national de Marine Le Pen est de “gauche” parce qu’il existe des skinheads. Le FN et Ennahda sont bien plus redoutables pour la démocratie ». Et, dans la même veine, « refuser de faire bloc contre Ennahda et leurs idées, c’est un peu comme refuser de faire front contre le FN s’il faisait plus de 40% ».
Or cette victoire des islamistes était annoncée. Aurait-il fallu l’empêcher coûte que coûte comme en Algérie en 1991 ? À la veille du déclenchement du Printemps arabe (26.11.10), Caroline Fourest se posait la question dans les colonnes du Monde : « En théorie, deux tentations abstraites s’affrontent. Celle de la démocratie angélique et celle de la démocratie cynique. L’angélique croit pouvoir réduire l’alpha et l’oméga de la démocratie au fait d’organiser des élections libres. Sans se soucier du résultat. Peu importe que ces élections portent au pouvoir des tyrans, des fascistes… qui ne rendront pas les clés. C’était le danger lorsque le Front islamique du salut (FIS) menaçait de gagner les élections en Algérie. C’est celui que fait peser la victoire d’un mouvement comme les Frères musulmans en Egypte. Leur visage avenant, le fait qu’ils soient martyrisés par le régime égyptien ne doivent tromper personne. Pour eux, la démocratie n’est qu’un moyen… En vue d’achever une révolution culturelle intégriste à vocation expansionniste et totalitaire. » Bref, elle n’est pas convaincue que les processus démocratiques soient vraiment compatibles avec l’existence de puissants courants islamistes. Actons tout de même qu’elle ne s’est pas opposée ouvertement aux élections tunisiennes – difficile de contrer la soif de liberté des peuples arabes. Mais aujourd’hui, elle déplore que les partis laïques n’aient pas suivi ses conseils avisés en refusant de faire bloc contre le péril vert. Et que, pire, ils s’apprêtent désormais à pactiser avec le diable.
Or, ceux qui, dans la gauche tunisienne, ont choisi la posture qu’elle préconise au nom du « modernisme » ont été laminé dans les élections du 23 octobre. Pour la plupart des leaders progressistes tunisiens, il n’a jamais été question de s’aligner sur les obsessions des maîtres-penseurs d’outre-Méditerranée pour qui la question islamique est l’arbre qui cache la forêt des injustices et des inégalités. Les images de la « révolution du Jasmin » brassaient joyeusement femmes voilées et en cheveux, hommes avec ou sans barbe. On n’avait pas envie de casser ça.
Je ne sais pas quelles sont les intentions cachées des leaders d’Ennhada – ni celles des autres leaders, d’ailleurs. De toute façon, leur victoire n’est que relative puisque seul son extrême fractionnement a empêché la gauche dite laïque d’être électoralement majoritaire. Mais je sais qu’en Tunisie – comme ailleurs dans les pays arabes –, la popularité des islamistes est souvent grande dans les couches populaires qui sont les moins accessibles à la « pensée moderne », qui ne maîtrisent pas d’autre langue que la langue arabe, qui n’ont pas accès à Internet et qui vivent souvent la modernité comme une forme de mépris des valeurs traditionnelles qui les font tenir debout. La démarche politique de la gauche tunisienne, qui lui fait aujourd’hui refuser la logique de la guerre civile contre les islamistes telle qu’elle est préconisée dans certains cafés parisiens, est d’abord une volonté de ne pas casser le peuple tunisien entre une élite éduquée, détachée de la religion et qui aurait l’oreille du Quartier latin et une masse réputée immature et crédule qui serait la proie des islamistes. Je salue cette intelligence du moment historique qui contribue à mettre le clivage religieux à sa place. Dans un monde rongé par les inégalités sociales, cette place n’est vraiment pas la première.
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