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11.12.2016

« Le regard des vaincus est toujours critique » (Enzo Traverso, "Mélancolie de gauche")

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 [1]

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. » écrivait Musset. Mais il ne faut pas s’y tromper. En consacrant son dernier -et passionnant- essai à la « Mélancolie de gauche - la force d’une tradition cachée », Enzo Traverso [2] ne succombe pas au désespoir, ni au romantisme de la souffrance mais au romantisme révolutionnaire, pourquoi pas ? Pour Traverso « l’histoire du socialisme forme une constellation de défaites qui l ‘ont façonné pendant près de deux siècles » mais, ajoute-t-il immédiatement, « au lieu de détruire ses idées et ses aspirations, ces débâcles tragiques et souvent sanglantes les ont consolidées et légitimées. Tomber après s’être battu donne au vaincu un sentiment de dignité et peut même renforcer ses convictions ». La défaite n’est donc pas un renoncement et la mélancolie qui est son double n’est pas une nostalgie.

Bien au contraire, dans cet ouvrage, Enzo Traverso va s’attacher à nous démontrer, avec force et conviction, que « la mélancolie est indissociable des luttes et des espoirs, des utopies et des révolutions dont elle constitue la doublure dialectique. » Quand il analyse la dimension mélancolique de la culture de gauche, il entend par là les mouvements qui ont lutté dans l’histoire au nom du principe d’égalité. Et cette culture de gauche, nous prévient l’auteur, « recouvre (dans cet essai) un ensemble de théories et d’expériences, d’idées et de sentiments, de passions et d’utopies ». Intégrer dans l’analyse les sentiments et les passions, et donc les émotions : l’angle est rare et le point de vue original, en particulier chez un historien de culture marxiste.

La structure des sentiments

La mélancolie, nous dit-il, fait partie de la « structure des sentiments » de la gauche. Pour appuyer sa démonstration Traverso convoque les grands vaincus de l’histoire des révolutions. Louise Michel et la Commune, Rosa Luxembourg et les spartakistes, Trotski en exil, le « cadavre christique » du Che qui immortalise l’espérance révolutionnaire et Salvador Allende, incarnant toutes ces « défaites glorieuses » et qui annonce dans son dernier message : « L’histoire nous appartient et ce sont les peuples qui font l’histoire ». Il n’y a ni naïveté, ni masochisme dans cet épitaphe pour la fin d’une révolution ou la mort de ses dirigeants mais plutôt ce que Traverso appelle le regard critique des vaincus.

Guttuso Funérailles de Togliatti, 1972

Ce ferment ou cette pédagogie de la défaite ne résistera pas à la chute du communisme et à l’irruption d’une « époque présentiste ». « La dialectique du XXe siècle fut soudain brisée (…) Toute l’histoire du communisme s’est trouvée réduite à sa dimension totalitaire », écrit-il. François Furet se fit le chantre de cette historiographie qui va désormais dominer la doxa du début du XXIe, nous rappelle Traverso qui est aussi l’auteur d’un essai intitulé « L’Histoire comme champ de bataille ». [3] « Nous voici condamnés à vivre dans le monde tel qu’il est » [4], conclut Furet qui, en quelque sorte, prend en charge l’effondrement du communisme et la victoire d’un libéralisme triomphant dont on connaît aujourd’hui l’impasse et les méfaits. « Quand une décennie plus tard, de nouveaux mouvements sont apparus qui proclamaient qu’ « un autre monde est possible », ils ont dû se réinventer leurs identités intellectuelles et politiques, ajoute Traverso.

Images et textes : des accents gramsciens

Dans une démarche qui pourrait rappeler, en dépit de divergences de fond, celle d’Eric Hobsbawn ou plus près de nous celle de Georges Didi Huberman (tous deux cités dans l’ouvrage) [5] Traverso veut aussi retrouver les traces de la mélancolie de gauche dans les manifestations multiples de l’imaginaire révolutionnaire. Il va donc faire dialoguer textes et images et montrer ce que « nombre d’ouvrages classiques partagent avec la peinture, la photographie et le cinéma ».

Théo Angelopoulos, Le Regard d’Ulysse (1995)

Avec des accents gramsciens, Traverso s’arrête en particulier sur le « cinéma des révolutions vaincues » (Visconti, Taviani, Moretti, Marker, Guzman, Angelopoulos, entre autres). « Réalisés par des artistes engagés politiquement, ils constituent (ainsi) des contributions à la culture de gauche et à ses débats ; ils politisent l’expérience et stimulent une pensée critique ; autrement dit, ils façonnent et dévoilent, par-delà leur valeur esthétique, le paysage mental et émotionnel de la gauche », résume Enzo Traverso.

Bensaïd et le passeur

Il est impossible de résumer, ici, la totalité des sujets abordés dans un essai d’une telle densité. On y trouve aussi des chapitres comme « Marxisme et Mémoire » ou « Spectres du colonialisme » (le rendez-vous manqué entre marxisme et l’anticolonialisme). Mais la belle idée était de conclure en convoquant Daniel Bensaïd (1946-2010) [6] militant trotskyste et philosophe qui a été sans conteste l’un des intellectuels les plus féconds du début du XXIe siècle et qui a contribué sur un mode majeur au renouvellement de la pensée de la gauche radicale. Dans ce dernier chapitre, « La concordance de temps », on laissera le lecteur découvrir la finesse et l’audace des analyses produites par Bensaïd. « Marx reste le fil rouge qui traverse l’œuvre de Daniel Bensaïd depuis son premier livre (…) jusqu’à ces derniers écrits politiques », note Traverso. Ce qui ne l’empêchera pas – ou ce qui l’incitera-, au lendemain de la chute du Mur de Berlin, d’intégrer dans sa réflexion - et sur un mode atypique- la pensée de Walter Benjamin. Ce que Bensaïd y cherchait, souligne avec justesse Enzo Traverso, « c’était l’aide d’un « passeur » face à « l’histoire qui se rebiffe ». A l’heure des interrogations angoissantes sur l’avenir de la gauche, il faut lire ces pages sans tarder et avec une attention particulière.

Daniel Bensaïd (photo Gerard Vidal)

Dans « Le Pari Mélancolique », publié en 1997 [7], Bensaïd écrivait : « Le XXe siècle avait mis au grand jour la dimension tragique qui habitait les grands révolutionnaires dont l’action s’est toujours inspirée autant d’un espoir libérateur que de la mémoire des révolutions échouées, des défaites subies, des rêves brisés et de la dette contractée à l’égard des vaincus de l’histoire. » Une réflexion qui évidemment traverse aussi la « Mélancolie de gauche » où Enzo Traverso nous rappelle d’une manière lancinante et poignante – mais avec espoir- que « le regard des vaincus est toujours critique ». « La mélancolie dont il est question dans ce livre, conclut Traverso, est celle d’une culture qui ne s’apitoie pas sur les victimes mais cherche à les racheter, qui voit les esclaves comme des sujets révoltés, non comme des objets de compassion. »

[1] Enzo Traverso, « Mélancolie de gauche- la force d’une tradition cachée (XIXe-XXe siècle) », Editions La Découverte, Paris, 2016

[2] Enzo Traverso enseigne aujourd’hui l’histoire intellectuelle à l’université Cornell d’Ithaca, New York

[3] Enzo Traverso, L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, La Découverte, 2011, La Découverte/Poche, 2012. Voir aussi « Le Passé : modes d’emplois. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005.

[4] François Furet, Le Passé d’une illusion, Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont/Calmann Levy,1995

[5] Voir Politique n° 97, Hugues Le Paige, Rimages, « Aux larmes, citoyens ! » http://politique.eu.org/spip.php?ar...

[6] Voir Hugues Le Paige, Blog-Notes, 20.01.2010 : http://blogs.politique.eu.org/hugue... Voir aussi Hugues Le Paige, « Jeanne et le Libertin », contribution à « Cette république que nous avons tant aimée... » n° spécial France (98-99) de Politique (avec Mediapart et La Découverte) à paraitre en février 2017

[7] Daniel Bensaïd, Le Pari Mélancolique, Fayard, 1997

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