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20.04.2009

Le voyage en Californie, ou les petites corruptions de la démocratie

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Il y a quatre degrés dans l’échelle de Richter de la dégradation des mœurs de ceux qui ont décidé de faire de la politique leur profession. Au degré 1, ils n’en retirent aucun avantage matériel. Leur privilège incroyable, c’est d’être rémunéré pour faire ce que, jusqu’à un certain point, ils auraient fait bénévolement : militer pour leurs idées. Leur profession leur permettra d’aller un cran plus loin : ils seront en position d’influencer la marche de la société en fonction de leur conception de la justice et du bien public. N’est-ce pas là un véritable bonheur, en comparaison avec ceux qui vendent leur force de travail contre un salaire afin de produire des biens ou des services dont ils n’ont que faire, ce qui est tout de même le lot de la majorité de la population ? Ce privilège devrait constituer une motivation suffisante au désir de briguer un mandat public.

Au degré 2, on commence à prendre goût à certains privilèges annexes. Les rémunérations sont généralement assez attractives, surtout pour ceux qui n’ont pas une activité professionnelle très rémunératrice. S’y ajoutent des à-côtés intéressants : une pension de retraite cumulable, des indemnités de fonctionnement confortables, des voyages d’études toujours bons à prendre, des invitations aux premières des spectacles, des congés parlementaires qui valent ceux des enseignants. Et, par-dessus tout, cette sensation grisante d’avoir du pouvoir sur les êtres et les choses. Au point que le maintien de ces positions enviables vient brouiller le mobile de l’engagement de départ. Quand il s’agira de faire un choix, l’homme ou la femme politique du degré 2 aura tendance – c’est humain, n’est-ce pas ? – à privilégier l’option qui mettra le moins en péril ses intérêts personnels.

Au degré 3, au diable l’idéologie et les convictions. Elles se sont usées au contact de la réalité du pouvoir avec son lot d’impuissances et de découragements. Le maintien de ses privilèges est devenu, en pleine conscience, le seul mobile de l’action. Ça n’empêchera personne de tenir des discours enflammés devant les électeurs ou les militants. Ceux-là doivent tout de même maintenir leur confiance et être persuadés qu’on y croit toujours. Mais soi-même, on a cessé d’être dupe de sa propre logomachie. On n’a qu’une vie, après tout…

Au degré 4, on a franchi les bornes de la légalité. La tentation était trop forte, et l’impunité semblait assurée. Quelques-uns s’y sont brûlé les doigts.

En critiquant unanimement le voyage en Californie (sauf les duettistes Happart et Van Cau, qui ont préféré le cynisme à l’hypocrisie), le monde politique wallon a jeté un voile pudique sur un des principaux carburants de l’engagement politique professionnel : les petites corruptions qui entretiennent l’apparente flamme de ses protagonistes qui, sans elles, serait depuis longtemps éteinte.

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Le Grand Canyon du Colorado : une visite de culture générale

Ce qui heurte le plus dans cette « révélation », ce n’est pas tant le détournement marginal de l’argent public que l’affadissement des convictions au sein d’une « classe politique » dont les membres, malgré leurs origines diverses, finissent par partager le même ethos. Je ne demande qu’à être démenti, mais j’imagine qu’ils sont assez nombreux à naviguer entre les degrés 2 et 3 de notre échelle de Richter. Alors que, dans un monde idéal, ils ne devraient jamais dépasser le degré 1.

Les débats sur l’éthique dans la gouvernance ne remplaceront jamais les débats de fond. Mais on ne peut en faire l’économie si on souhaite un personnel politique qui soit réellement en phase avec ses mandants et avec les idées qu’il proclame. Et ceci est d’autant plus vrai pour les élus issus du monde populaire. On imagine que la tentation est plus grande pour un employé communal que pour un administrateur de sociétés qui n’aura d’ailleurs jamais aucun problème à cumuler des mandats publics et des mandats privés. Qu’on trouve plus d’élus socialistes que de libéraux parmi ceux qui se sont « servis sur la bête » est quelque part logique.

Sur ce terrain, les principales intuitions de départ des écologistes me paraissent toujours pertinentes, et je comprends évidemment le peu d’empressement du monde politique à s’en saisir. Un : personne ne peut cumuler plusieurs mandats s’ils requièrent plus qu’un temps plein pour les exercer tous. Deux : personne ne peut exercer plus de deux fois de suite un mandat politique à temps plein, pour conserver intacte sa motivation et sa créativité, et aussi pour éviter la cristallisation d’une caste coupée de la société. Trois : les revenus cumulés de tout mandataire doivent être proportionnés à ceux de la fonction publique, pour des responsabilités et des charges de travail similaires, même s’il faut sérieusement tenir compte de la précarité de la fonction élective.

Faute d’une véritable révolution éthique accomplie au nom des valeurs de la démocratie, c’est pour le coup un boulevard qui sera ouvert aux Dedecker et aux Berlusconi de tout poil. Si vous ne le faites pas par conviction, faites-le au moins par instinct de survie.

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  • Le voyage en Californie, ou les petites corruptions de la démocratie Posté par www.jeanyveshuwart.be, le 23 avril 2009
    Excellente réflexion. De toutes les pistes de solutions proposées, je pense qu’une mesure limitant à deux mandats consécutifs maximum l’engagement des élus dans une fonction (...)
    Lire la suite
  • et...? Posté par Guy Leboutte, le 21 avril 2009
    Nous ne vivons n’est pas dans LA démocratie, ça c’est le discours tenu aux petits enfants, nous vivons dans sa version représentative libérale. Le droit traite le peuple comme les (...)
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  • Le voyage en Californie, ou les petites corruptions de la démocratie Posté par Marc Sinnaeve, le 21 avril 2009
    Même si, tu le reconnais, Henri, ("les débats sur l’éthique dans la gouvernance ne remplaceront jamais les débats sur le fond"), je déplore que, de manière générale, le traitement (...)
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    • Quelques nuances Posté par Henri Goldman, le 21 avril 2009
  • Le voyage en Californie, ou les petites corruptions de la démocratie Posté par Michel Gheude, le 21 avril 2009
    Dans tout ceci, il y a l’effet ravageur de la politique pensée comme "gestion". Que les élus soient aussi porteurs de fonctions symboliques semble passer à l’as. L’élu (...)
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    • Le voyage en Californie, ou les petites corruptions de la démocratie Posté par Pierre Verhas, le 22 avril 2009
  • les petites corruptions de la démocratie Posté par Pierre-Yves Lambert, le 21 avril 2009
    Je crois que les Bruxellois doivent balayer devant les portes de leurs sociétés de logements, intercommunales et autres sociétés régionales. Les médias se sont emparés de ce voyage (...)
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