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30.05.2016

Leçon d’Autriche : les "ouverts" et les "fermés"

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On glosera encore longtemps sur les élections présidentielles autrichiennes (22 mai 2016) qui ont vu la victoire sur le fil du candidat écologiste contre le candidat de l’extrême droite. L’électrochoc était déjà intervenu lors du premier tour (24 avril), quand les représentants des deux partis qui se partagent le pouvoir depuis 70 ans furent éliminés en quatrième et cinquième position avec un score ridicule.

Cette élection alimente un constat qui n’est pas neuf : le clivage gauche-droite, quand il se réduit à des partis de gouvernement qui partagent fondamentalement les mêmes orientations et apparaissent plus complices que vraiment rivaux à travers un jeu de rôles où chacun joue sa partie, ne traduit plus les nouvelles polarisations sociales.

L’élection présidentielle autrichienne suggère une autre polarité qui serait incarnée par ses deux derniers protagonistes, le vert et le brun : les « ouverts » et les « fermés ». Ouverts ou fermés à la diversité culturelle, à l’accueil des réfugiés, à la libéralisation des mœurs, à la construction européenne, aux nouvelles technologies, à l’innovation professionnelle… et à la face heureuse de la mondialisation qui résume un peu le tout.

Un tel clivage brouille tous les repères politiques traditionnels. Car on trouve autant d’« ouverts » et de « fermés » à gauche qu’à droite. Les « ouverts » sont urbains, ils jonglent avec plusieurs langues et plusieurs cultures, ils ont fait des études et appartiennent aux classes moyennes, salariées ou non. Leurs besoins matériels de base sont satisfaits et, pour le surplus, ils privilégient les valeurs post-matérialistes, dont celles de l’écologie. Ils sont aussi entrepreneurs et ne se sentent pas menacés par l’ouverture des frontières. Les « fermés » ont peur de perdre leurs acquis, ont du mal à s’adapter à l’exigence d’être compétitif, subissent de concert l’insécurité matérielle des fins de mois difficiles et l’insécurité culturelle que provoque chez eux une trop grande présence immigrée. Ils aspirent à plus d’ordre, y compris moral, et ne se sentent plus protégés par l’État ni par des frontières devenues des passoires.

Déjà en 2012, dans une analyse remarquée, le think tank Terra Nova, proche du PS français, estimait que la gauche devait abandonner sans regret ses vieilles lunes ouvriéristes pour épouser le nouveau camp des « ouverts », faisant le constat que les classes populaires basculent inexorablement à droite. À l’opposé, des intellectuels classés à gauche comme Laurent Bouvet en France ou Mark Elchardus en Flandre reprochent à une certaine gauche « multiculturaliste » d’être insensible au sentiment d’insécurité des classes populaires « blanches » dont une partie flirte avec la xénophobie, voire bascule dans les bras de l’extrême droite. De part et d’autre, on semble prendre son parti d’une division radicale au sein du « peuple de gauche ».

Pour ceux et celles qui aspirent à une société plus juste et qui refusent de choisir entre les « luttes de redistribution » et les « luttes culturelles » [1], ce clivage entre « ouverts » et « fermés », entre « in » et « out », entre « branchés » et « ringards », voire entre « bobos » et « beaufs » serait une catastrophe. L’ambiance délétère qui accompagne les actuelles luttes sociales en Belgique, luttes totalement justifiées mais qui semblent déconnectées d’un projet de société qui leur donnerait du sens aux yeux de l’opinion publique, en donne un avant-goût.

•••

[1] Il s’agit des deux facettes inséparables des luttes pour la justice sociale telles que la philosophe américaine Nancy Fraser l’a magistralement mis en évidence.

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  • Leçon d’Autriche : les "ouverts" et les "fermés" Posté par Guy Leboutte, le 1er juin 2016
    Intéressant ! Je tique cependant sur votre choix de conférer aux positions de Terra Nova le statut d’"analyses".
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  • Populisme patrimonial et "Demain" Posté par Bernard De Backer, le 1er juin 2016
    Je partage assez largement cette analyse sur les "ouverts" et les "fermés, qui peut être appliquée à la nouvelle donne politique dans de nombreux pays européens, mais aussi en (...)
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  • Leçon d’Autriche : les "ouverts" et les "fermés" Posté par Antoinette Brouyaux, le 31 mai 2016
    Les "ouverts" ne sont pas seulement des urbains : si Van Der Bellen est passé au 1er tour, c’est parce qu’en Autriche, il y a une large base sociale en faveur de l’agroécologie, (...)
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    • Leçon d’Autriche : les "ouverts" et les "fermés" Posté par Guy Leboutte, le 1er juin 2016

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