Par les temps qui courent, le maniement de l’humour est un exercice périlleux. Certains allumés s’échauffent rapidement. En revanche, je doute qu’il soit toujours innocent. Sous ce prétexte, il y a aussi du refoulé qui se lâche et l’argument définitif : « Hé, c’est de l’humour. Tu n’avais pas compris ? » est supposé dédouaner les propos les plus incendiaires et clouer le bec à tous ceux qui auraient le mauvais goût de se sentir blessés. Où est la limite ? J’aurais bien du mal à la tracer ex cathedra. Mais pourtant il y en a une. Illustration.
Voici deux textes qui tournent autour de la situation grecque. Autant le premier me fait rire, autant le second… Mais lisez et faites-vous votre opinion.
Le premier. « Franchement, on a bien fait d’humilier les Grecs au G20 de Cannes : ces feignants, ces arnaqueurs, ces bouffeurs de feta ! Là-bas, la triche est un sport national, un mode de vie, aussi bien chez les pauvres que chez les riches… (…) Truander les institutions est le passe-temps favori des Grecs, une seconde nature. (…) Le Grec n’est pas seulement tricheur, il est aussi dépravé… Et la plupart du temps homosexuel, c’est connu. (…) »
Le second. « … On oublie que la Grèce, malgré Platon et l’Agora, est un Etat somme toute jeune en démocratie. Après avoir été un champ de bataille politico-militaire, le pays est devenu un enjeu économique. Sans nier l’adage selon lequel un Grec vaut deux Juifs et sait y faire quand il s’agit de se remplir les poches, il n’est pas inutile de rappeler la devise nationale : “La liberté ou la mort”. Et si le Grec voulait tout simplement vivre, pauvre peut-être, libre sûrement... »
Dans le premier texte, tous les signaux me disent : c’est de l’humour. Et la suite du texte le confirme, où l’accumulation des imputations loufoques ne permet aucune équivoque. Dans le second texte, aucun signal de ce genre. Et au détour d’un propos sérieux débouche un « adage » qui n’est qu’un poncif antisémite où le Juif – qui vient-il faire ici, celui-là ? – est présenté comme l’étalon de l’appât du gain. Un adage que l’auteur « ne nie pas ».
Donc, je cale. Je n’ai pas le sens de l’humour ? Pourtant si, je crois, enfin dans la moyenne. Si, à la place d’un Juif, on avait mis un Écossais ou un Auvergnat, je n’aurais pas trouvé ça plus drôle ni particulièrement pertinent, mais ça ne m’aurait pas autant révolté. C’est que l’histoire est passée par là, et des « adages » de cet acabit y ont joué leur petit rôle crapuleux. Que je sache, ce ne sont ni les Écossais ni les Auvergnats qui en furent victimes.
Le premier texte est de Stéphane Guillon. Il s’intitule « On a bien fait d’humilier les Grecs et a été publié dans Libération (9.11.2012). Il est réjouissant. Le second aurait pu se trouver dans une publication « rouge-brune » habituée à manier l’antisémitisme subliminal. Mais non : il achève un petit billet non signé publié sur le site « 6com.be » (3.11.2011), un outil d’information par ailleurs remarquable développé par les Métallos FGTB de Liège.
Ci-dessus : “Antisémitisme ? C’est de l’humour, voyons…"
Pas une seconde, je n’imagine que les métallos de Liège puissent être contaminés par la propagande « rouge-brune ». Et ceci vaut aussi pour l’auteur anonyme à qui cet « adage » a curieusement échappé, sans doute plus par légèreté que par calcul – ce qui n’est pas forcément moins grave. Mais, désolé, je ne pouvais pas laisser passer. L’idée que je me fais du mouvement ouvrier m’interdit d’avoir la moindre complaisance avec ce genre d’« humour » borderline.
C’est entendu, la liberté d’expression doit intégralement bénéficier aux fouteurs de m… Je n’ai aucune intention de faire subir à 6com.be le sort de Charlie Hebdo. Mais, si besoin était, cela confirme que la gauche la plus radicale n’est pas totalement immunisée contre certaines formes de populisme issues de l’autre bord [1].
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