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20.09.2015

Les "passeurs" sont-ils des criminels ?

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Cette question ! Évidemment ! Comment qualifier autrement les individus qui demandent des fortunes pour avoir le droit d’embarquer sur leurs rafiots pourris qu’ils laissent ensuite couler, quand ce ne sont pas eux-mêmes qui le coulent… C’est bien la moindre des choses que de vouloir les mettre hors d’état de nuire, en y consacrant les moyens nécessaires.

Certes, certes… Mais devant tant de drames, peut-on élargir un peu la focale ? Pour diverses raisons, des personnes souhaitent quitter leur pays. Certaines de ces raisons sont considérées comme légitimes et engagent tous les États : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays » (Article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948). Mais pour que ce droit puisse être reconnu, encore faut-il pouvoir y arriver, dans ces autres pays. Et tout particulièrement dans ceux, trop peu nombreux, qui considérèrent que donner l’asile, c’est offrir la possibilité d’une vie digne et pas seulement de s’entasser sous des bâches de l’autre côté d’une frontière. Aujourd’hui, pour faire valoir ce droit, on est obligé d’emprunter des chemins interdits. Ces chemins sont difficiles. Il faut de l’aide. Celle-ci mobilise du temps, des relations, un certain courage ainsi qu’un savoir-faire de plus en plus sophistiqué. C’est sans doute malheureux, mais ça se paie.

Des « passeurs », donc. Tous ne sont pas forcément des criminels au sens moral. Dans une économie de marché, le succès s’apprécie à l’aune du rapport qualité-prix en tenant compte du risque encouru. Ceux qui réussissent le passage de leurs « clients » sans encombre gagneront mieux leur vie que ceux qui les assassinent. Mais, au regard de notre code pénal, tous sont bien des criminels, puisque l’assistance vénale à l’immigration clandestine est considérée comme un délit [1]. Pourtant, ne peut-on considérer les « passeurs » comme des personnes qui permettent à d’autres personnes d’exercer un droit fondamental ? Dès lors, n’est-il pas abusif de les considérer globalement comme des crapules ? N’est-ce pas plutôt l’Europe qui adopte un comportement schizophrène en reconnaissant un droit tout en multipliant les obstacles devant ceux qui souhaitent légitimement l’exercer ? À la limite, on pourrait considérer les « passeurs » comme des auxiliaires rémunérés du droit face à l’incohérence des États. Si ces incohérences pouvaient être levées, toute une part de leur activité n’aurait plus de raison d’être.

Mais une part seulement. La plupart des candidats à la migration ne sont pas demandeurs d’asile. Ils ne disposent que d’un demi-droit fondamental. Car si « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays » (Article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme), ce droit n’implique absolument pas celui de pouvoir entrer dans d’autres pays. Ceux-ci conservent le droit souverain de bloquer une immigration qu’ils n’auraient pas choisie.

Ce jeu de chat et de souris entre les États et des « passeurs » rompus à toutes les ficelles du métier rejoint dans la même impasse d’autres politiques prohibitionnistes. Dans les années 1920, les États-Unis ont voulu interdire la production et la consommation d’alcool, faisant le lit d’une nouvelle criminalité. Aujourd’hui, le monde entier mène la guerre aux psychotropes, sans d’autre effet que d’engraisser et de multiplier les trafiquants. Certains pays ont aboli sur papier la prostitution, qui ne disparaît pas pour autant tandis que les prostituées se retrouvent sans protection. Et la migration des êtres humains est confinée dans des canaux légaux de plus en plus étroits qu’elle déborde allègrement par de multiples chemins dérivés, certains étant particulièrement périlleux. Dans toutes ces situations, la « demande sociale » est trop forte pour se plier aux interdits, dont les seuls effets ont été de déplacer tout un pan de l’activité humaine vers la clandestinité. Celle-ci a ses règles, ses codes et ses tarifs. Mais, faute de tout contrôle public, l’arbitraire et la violence y prospèrent et font des dégâts.

Aujourd’hui, la migration est devenue une branche prospère de l’économie informelle. Les « passeurs » ne sont rien d’autre que ses opérateurs. À travers l’affirmation bravache de vouloir les combattre, personne n’est dupe : ce sont leurs « clients » qui sont visés. Mais il en sera ici comme de toutes les politiques prohibitionnistes : l’échec est assuré.

•••

[1] Ce délit s’intitule « trafic des êtres humains » et est apparenté à la « traite des êtres humains » qui incrimine l’exploitation directe des personnes migrantes. L’assistance pour raisons humanitaires, qui ne procure pas d’« avantage patrimonial », est exclue de cette définition. Voir ici.

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  • Les "passeurs" sont-ils des criminels ? Posté par Serge Bodart, le 21 septembre 2015
    Très bon article. Pour alimenter la réflexion, je recommande chaudement la lecture du "Mythe de la traite des blanches", de Jean-Michel Chaumont, un livre savoureusement (...)
    Lire la suite
  • Les "passeurs" sont-ils des criminels ? Posté par Robert Falony, le 21 septembre 2015
    Si je comprends bien , les "passeurs" doivent être crédités de contribuer à la libre circulation des personnes.(Non, ce sont les capitaux qui circulent librement !). En les (...)
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    • Les "passeurs" sont-ils des criminels ? Posté par Henri Goldman, le 21 septembre 2015
  • Les "passeurs" sont-ils des criminels ? Posté par Omar Bergallou, le 20 septembre 2015
    Les états ( l’Europe ) plus criminels ou au moins autant que les passeurs sur la question des réfugiés ? Quel culot ! Mais ta démonstration est édifiante. Bien (...)
    Lire la suite

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