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11.02.2010

Lettre ouverte aux éradicateurs de foulard

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Un vent de maccarthysme est en train de souffler. Il vise toutes les femmes musulmanes « visibles » qui veulent s’élever dans la société et qui sont obsessionnellement dénoncées comme islamistes par de méprisables personnages qui « enquêtent » dans les poubelles de Google sans bouger leur cul de leur chaise. Quand des femmes « enfoulardées » (comme ils disent) se proposent de faire un couscous en solidarité avec les sinistrés de Liège, ça ne gène personne vu qu’elles restent à leur place [1]. Mais si elles se mêlent d’entrer au Parlement ou dans des institutions publiques, ça ne va plus [2].

Pour vous, le foulard des femmes musulmanes est forcément régressif sur le plan personnel, quand il n’est pas une arme sournoise téléguidée par des régimes détestables. Puisqu’on ne peut pas l’éradiquer partout de façon autoritaire – quoique certains d’entre vous y pensent – il faut au moins le confiner en marge de la citoyenneté active.

Pourtant, loin d’être empêchées d’évoluer par leurs traditions, les « femmes en foulard » sont prises dans un processus d’acculturation accélérée. Elles sont de plus en plus nombreuses à faire de brillantes études – allez voir sur les campus –, ont conquis leur indépendance économique et ne font désormais pas plus d’enfants que la moyenne nationale. Socialement et culturellement, elles correspondent de moins en moins au stéréotype de la femme soumise. Mais cette acculturation s’accompagne d’une affirmation religieuse renforcée, ce qui ne peut que dérouter ceux qui sont attachés à l’équation modernité = sortie de la religion. Décidément, les chemins de l’émancipation sont parfois surprenants. Mais il n’y aucune raison pour que le modèle « européen-blanc » soit le seul envisageable.

Votre obsession du religieux est devenu l’arbre qui vous cache la forêt. Elle vous empêche de voir que les femmes musulmanes deviennent chaque jour un peu plus des actrices actives et créatives de la société. Ces « femmes en foulard » sur lesquelles vous faites une fixette, allez-vous leur permettre de participer avec toutes leurs capacités à l’édification de la cité commune, ou allez-vous les maintenir à l’écart, en les bannissant de l’emploi public, en refusant de les engager dans vos associations, en donnant raison au secteur privé qui pratique la discrimination à l’embauche « pour-ne-pas-indisposer-la-clientèle » ? Pensez-vous faire œuvre utile en les forçant à choisir entre leur conviction religieuse et leur survie professionnelle ? En agissant ainsi, vous ne ferez que les humilier et les désespérer. Car elles ne retireront pas leur foulard dont le port est, pour beaucoup d’entre elles, une question de dignité. Détrompez-vous : dans cette attitude, la propagande salafiste, que je ne nie pas, n’y est vraiment pas pour grand chose [3].

J’aimerais ici appeler à la rescousse le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, auteur avec Françoise Gaspard d’un ouvrage majeur, Le foulard et la République (La Découverte, 1995), qui a ouvert la voie de la sociologie de l’islam européen [4]. Ces propos nuancés ont été tenus lors de son audition le 21 octobre 2009 devant la « commission anti-burqa » de l’assemblée nationale française.

« Ce que je vais dire risque de vous déplaire et j’espère que vous me le pardonnerez. Le problème réside essentiellement dans la manière frontale dont, en France, on aborde ces questions. Cette attitude est inscrite dans la culture politique. Le communautarisme est perçu comme une injure. Dès qu’un groupe est perçu comme communautariste, il perd sa légitimité. Les sociologues parlent aujourd’hui de formes modérées de communautarisme.

Ce « communautarisme modéré », dans le sens d’adhésion à des formes de communautés intermédiaires sans remise en cause de l’adhésion à la République, n’est pas à rejeter dans un monde marqué, précisément, par la dilution du politique.

Pourquoi ne pas opposer au communautarisme des « burqinistes » une sorte de communautarisme positif des femmes républicaines ? La loi de 2004 a eu des aspects indéniablement positifs dans l’école publique. Elle a eu aussi pour effet de renvoyer une partie des filles voilées dans l’école catholique et d’autres à la maison – et sans doute dans les écoles musulmanes qui devraient être admises prochainement par la République. Mais surtout, elle a totalement délégitimé le foulard. Toute forme de foulard est perçue comme illégitime, soit fondamentaliste, soit archaïque, soit antiféministe, soit contraire aux fondements de la République.

En France, des femmes qui portent le foulard et qui peuvent se réclamer de la République ne pourraient pas combattre la burqa alors que c’est possible en Hollande, en Allemagne, en Angleterre. Dans notre pays, les seules qui puissent le faire sont celles qui ne portent pas le foulard. Or celles qui ne portent pas le voile n’ont aucune sorte de légitimité face à celles qui portent la burqa, voire face aux femmes musulmanes qui ont une attitude ambivalente en la matière.

Notre loi nous a privé de l’appui des « voilées républicaines », qui pourraient se réclamer de la liberté républicaine, de l’égalité, de la lutte contre la polygamie et contre toutes sortes de stigmatisations de la femme. Comme sociologue, je crois que l’on a besoin de ces femmes-là. (…)

Notre société a tout intérêt à faire le pari de l’inclusion des femmes de religion musulmane – dans le respect de l’exigence de neutralité opposé à tous les actes de la puissance publique – au lieu de transformer en icônes exclusives celles qui ont complètement rompu avec leur cadre d’origine pour adopter le nôtre dans l’alimentation, l’accoutrement et les mœurs. Celles-ci ont posé un acte de liberté qui leur a souvent demandé du courage, ce pourquoi elles ont besoin d’être soutenues. Mais elles se sont du même coup coupées de la masse de la communauté musulmane, à l’intérieur de laquelle la démocratie doit conserver des interlocuteurs et des alliés.

Votre attitude pratique à leur égard sera un signe. Risque pour risque, l’inclusion la plus large possible n’est-elle pas un bon antidote aux multiples fractures qui affligent notre société ?

•••

Post-scriptum. Bravo à Richard Miller, rédacteur du récent manifeste du MR « Mieux pour tous », qui est d’une grande modération sur les questions interculturelles. Il y est notamment affirmé : « la théorie des "accommodements raisonnables" avec les valeurs fondamentales est une fausse bonne idée et une fuite en avant. ». Si besoin est, je veux le rassurer : je suis complètement d’accord avec lui. Mais Richard Miller, qui s’est toujours montré intéressé par l’expérience québécoise comme d’autres libéraux (voir ici), sait bien que les valeurs fondamentales ne sont nullement en cause dans la plupart des demandes susceptibles d’accommodements. (Si ce n’était le cas, elles seraient refusées comme « déraisonnables ».)

•••

Post-scriptum 2. Un ami, avec lequel je suis par ailleurs en désaccord sur la question traitée, me fait part de son malaise à la lecture de ce billet : il serait plutôt « éradicateur », mais réprouve complètement les procédés qui relèvent, à son avis aussi, du maccarthysme. Ce possible amalgame ne lui convient pas. Je lui en donne acte. Il y a un débat difficile mais honorable sur la place du religieux dans la société. Et il y a des démocrates antiracistes de part et d’autre.

Il appartient à chacun de balayer devant sa porte. Puis-je demander à mes interlocuteurs de se démarquer radicalement des « fouteurs de merde » qui mettent systématiquement de l’huile sur le feu ? Je m’engage à faire pareil de mon côté.

•••

[1] Belle initiative, par ailleurs, qu’a déjà évoqué Hugues Le Paige sur son blog-notes. Cliquez sur la vignette de l’illustration pour l’agrandir.

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[2] En France, une nouvelle polémique absurde entoure la candidature pour les élections régionales d’une jeune musulmane portant le foulard sur la liste du NPA d’Olivier Besancenot. Voici ce qu’en pense Philippe Marlière, par ailleurs membre du collectif éditorial de Politique

[3] Selon Isabelle Praile, vice-présidente de l’exécutif des musulmans de Belgique, seuls 10% des musulmans de Belgique fréquentent une mosquée. Et la plupart ne sont tout de même pas salafistes…

[4] Pour le résumer sommairement, l’ouvrage distingue trois manières de porter le foulard, en fonction des générations : le foulard de la traditon des femmes de plus de 40 ans, le foulard comme passeport pour l’espace public pour les adolescentes et les jeunes femmes, le foulard d’affirmation chez les femmes éduquées de 25-30 ans.

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  • ben non... Posté par Al Delannoy, le 28 février 2010
    Non, il ne faut pas interdire tout et n’importe quoi à la femme - ni à l’homme - voilée. Il faut surtout ne pas tout mélanger : les salafistes ni l’islam n’ont rien à voir dans (...)
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    • Ah bon ? Posté par Henri Goldman, le 28 février 2010
  • Lettre ouverte aux éradicateurs de foulard Posté par Yannic Meerbergen, le 14 février 2010
    Merci, monsieur Goldman pour votre ouverture. Je voudrais ajouter quelque chose que je ne vois pas souvent traité ces derniers temps. On veut interdire la burqa parce que les (...)
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  • Pas d’accord ! Posté par Caroline Sägesser, le 13 février 2010
    Cher Henri, Cela ne te surprendra pas que je ne sois pas du tout d’accord avec toi ; nous savons cela depuis un certain temps déjà. Mais je constate que l’ampleur du désaccord (...)
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    • Se mettre d’accord sur nos désaccords Posté par Henri Goldman, le 13 février 2010
      • Accordons nos désaccords Posté par Caroline Sägesser, le 14 février 2010
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    http://www.facebook.com/profile.php...
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    • Et voici le texte Posté par Henri Goldman, le 13 février 2010
  • Vue de France Posté par Alain Lipietz, le 11 février 2010
    Nous avons le même débat ! Voyez ici mon point de vue (proche de celui d’Henri Goldman) http://lipietz.net/spip.php?article2511
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  • La peur est mauvaise conseillère Posté par Alain ADRIAENS, le 11 février 2010
    Je suis sans doute trop optimiste mais j’ai l’impression que la croisade anti-foulard commence à s’essouffler. Les arrière-pensées peu avouables de certains deviennent visibles, les (...)
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  • Lettre ouverte aux éradicateurs de foulard Posté par Guy Leboutte, le 11 février 2010
    Merci, je vais diffuser. Globalement d’accord avec vous sur cette question, qui vient à moi malgré mon éloignement des médias "mainstream" (à l’eau tiède), il me semble que le (...)
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