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Le blog d’Henri Goldman

Chronique généraliste de l’actualité politique, avec quelques accents : questions interculturelles, migrations, conflit israélo-palestinien, Bruxelles…


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25.02.2012

Liberté d’expression et débat contradictoire

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Dans les polémiques musclées qui tournent autour de la liberté d’expression, une idée fait largement recette : celle-ci devrait être conditionnée à l’organisation d’un véritable débat contradictoire [1]. Seul un tel débat serait de nature à éclairer l’auditeur qui, sans lui, serait soumis à un matraquage unilatéral. Curieuse idée, selon moi.

1. Pourquoi serait-il inutile d’organiser des conférences où un-e intervenant-e unique aurait l’occasion de développer un point de vue ? Il est parfois indispensable de consacrer le temps nécessaire à l’exposé d’une pensée complexe dont toutes les nuances doivent pouvoir être bien saisies. L’exigence du contradictoire ne devrait pas se mesurer événement par événement, mais sur l’ensemble d’une programmation : il serait en effet peu défendable que certains orateurs-trices monopolisent la parole dans des lieux qui se piquent d’ouverture alors que d’autres, défendant avec une autorité équivalente des points de vue opposés, seraient systématiquement ignorés.

2. Mais surtout : organiser un vrai débat contradictoire est probablement une des choses les plus difficiles qui soient. À l’ULB, on nomme parfois « débat contradictoire » un curieux théâtre où s’opposent des protagonistes qui n’ont en fait pas la moindre envie de débattre, mais qui s’emploieront à confondre ou à démasquer un adversaire préalablement diabolisé devant des salles bourrées de supporters venant soutenir leur « champion ». Genre Jean-Luc Mélenchon contre Marine Le Pen ou Caroline Fourest contre Tariq Ramadan. Les applaudissements, les chahuts, les huées, font alors partie du jeu. On peut trouver cet exercice très amusant – ce n’est pas mon cas –, mais je ne vois pas que ça puisse faire avancer d’un poil la compréhension des choses de quiconque, ou qu’on puisse considérer une telle comédie comme une modalité du libre-examen.

Pour qu’un débat contradictoire puisse être utile, il faut que la distance entre les intervenant-e-s ne soit pas trop grande. Qu’ils puissent se mettre d’accord – éventuellement avec l’aide d’un modérateur – sur un nombre suffisant de références partagées. Qu’ensuite ils puissent se mettre d’accord… sur leurs désaccords, et qu’ils les rendent intelligibles au public, ce qui serait déjà un bel exercice d’éducation permanente. Et qu’enfin ils confrontent ces désaccords à leurs prémisses. Ce beau programme peut sûrement s’envisager entre des chercheurs ou des observateurs, surtout s’ils s’estiment par ailleurs. Entre des personnalités engagées qui s’opposent, c’est beaucoup plus difficile à concevoir. On n’imagine pas qu’elles prennent le risque de perdre dans un débat contradictoire à armes égales, chacun-e étant à la merci d’un lapsus, d’un argument imprévu ou d’un bon mot de l’adversaire. C’est pourquoi tant de ces pseudos-débats virent au dialogue de sourd-e-s : comme au judo, il importe surtout de ne pas donner prise à son concurrent.

Bref, si on veut faire avancer un tant soit peu le schmilblic, il faut :

- des intervenants qui soient capables d’écouter des réfutations intelligentes de leurs affirmations sans avaler de travers ;

- un public disposé à recueillir l’éventuelle part de vérité qui ressortirait du point de vue qui n’a pas ses faveurs a priori.

Ces conditions étant très difficiles à rassembler sur un certain nombre de sujets particulièrement controversés, mieux vaut sans doute organiser une bonne vieille conférence à l’ancienne plutôt qu’un genre de pugilat qu’on baptiserait « débat contradictoire » sous prétexte de fidélité à la tradition universitaire.

•••

[1] C’est sous ce prétexte qu’on cherche querelle au groupe Tayush pour avoir invité Cécile Laborde le 2 mars à l’ULB où elle sera interpellée par deux personnes qui apprécient son travail et ne pensent pas forcément tout le contraire d’elle.

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