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25.03.2011

Libye : 6 balises pour penser une solution politique

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Chaque jour qui passe ajoute de la confusion à la situation libyenne. Qui dirige l’opération militaire ? Dans quel but, au nom de qui et de quoi ? Quel rapport avec le « printemps arabe » qui semble être court-circuité par l’irruption d’acteurs extérieurs ? Tout a été trop vite. Voici une tentative de remettre les choses à plat dans la perspective d’un avenir possible et souhaitable.

1. Cesser, au moins temporairement, de refaire l’histoire. Pouvait-on ou non éviter une intervention extérieure en Libye ? Sur le papier, assurément. Les voies diplomatiques n’ont jamais été sérieusement explorées. Mais la rapidité avec laquelle les événements se sont enchaînés (les villes qui tombaient l’une après autre aux mains des insurgés, puis la contre-offensive fulgurante) ne laissait pas beaucoup de choix. L’hypothèse raisonnable d’un massacre à Benghazi en cas de reconquête par l’armée de Kadhafi devait être prise au sérieux. Il eut été politiquement indéfendable (par rapport à la dynamique du « printemps arabe ») et moralement insoutenable de ne pas faire en sorte d’éviter un grand nombre de morts probables en les mettant en balance avec un encore plus grand nombre de morts hypothétiques qu’il est toujours possible d’empêcher.

2. Juger sur les actes et non sur les intentions. Bien sûr, pour des gens de gauche, les intentions de personnalités comme Cameron et Sarkozy, les principaux avocats de l’intervention, sont par définition douteuses. Celles de Merkel, de Poutine ou de Marine Le Pen qui y furent opposés ne le sont pas moins. Si les uns et les autres sont mus par des intérêts, ceux-ci s’avancent souvent masqués. Et dans des systèmes démocratiques, les choses sont toujours plus complexes. Ainsi, les gouvernements doivent à tout moment tenir compte de leur propre opinion publique d’où ils tiennent leur légitimité. Mutatis mutandis, l’intervention des Alliés pour abattre le nazisme répondait aussi à des intérêts. Mais ceux-ci furent un moment convergents avec l’aspiration des peuples à se débarrasser d’une oppression. À plus petite échelle, le même mécanisme a opéré pour sauver Benghazi.

3. Travailler dans le cadre de la résolution 1973 de l’ONU. Contrairement à d’autres interventions étrangères menées en tout ou en partie sous prétexte humanitaire (Kosovo et, dans une moindre mesure, Afghanistan et Irak), celle-ci est conforme au droit international. Ce qui ne signifie pas qu’elle soit au-dessus de toute critique. Le droit international n’est pas différent sur ce point du droit pénal national. Il est la codification d’un rapport de force momentané et il évolue en fonction de l’évolution de ce rapport de force. Un petit voleur à la tire sera toujours plus inquiété qu’un gros fraudeur du fisc, ce dont il ne faut jamais s’accommoder. Pourtant, le droit reste la tentative imparfaite mais irremplaçable de civiliser la loi de la jungle qui autrement s’exercerait sans partage. On ne peut protester quand le droit n’est pas appliqué, comme en Palestine, quand il est foulé aux pieds, comme en Irak, et en même temps s’en affranchir quand il nous déplaît.

4. Imposer la lecture minimaliste de cette résolution. Celle-ci donne manifestement prise à plusieurs interprétations. Il faut alors se référer aux discussions qui ont précédé la décision pour en dégager le sens. Or, on le sait, la résolution a été votée malgré d’importantes réticences, non seulement de la Russie, de la Chine et de l’Allemagne, mais aussi de grands pays « émergents » – l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Inde, la Turquie – qui portent l’espoir d’un rééquilibrage des relations internationales. Ceux-ci n’ont permis l’adoption de la résolution qu’en échange d’une formulation limitant drastiquement les objectifs de l’intervention militaire. Or, celle-ci est portée par des États partisans d’un mandat plus large, qui se serait étendu jusqu’au renversement du régime de Kadhafi. L’enjeu est désormais d’imposer l’autre lecture, qui est la seule conforme.

5. Être à l’écoute de la volonté des peuples arabes. Depuis le début, ceux-ci manifestent une attitude ambivalente par rapport aux événements de Libye. Détestation générale du régime Kadhafi, solidarité avec la rébellion et donc soulagement devant l’intervention militaire à Benghazi. Et, en même temps, grande méfiance vis-à-vis d’une opération pilotée par des États largement discrédités par leur soutien à des régimes honnis et leur passivité dans la question palestinienne. Enfonçons le clou : aucun État perçu comme soutien de l’État d’Israël n’est le bienvenu en terre arabe. Plus la guerre durera, plus l’ambivalence de départ se transformera en hostilité à l’égard des prétendus libérateurs. La présence dans la coalition d’un représentant de la Ligue arabe n’y changera rien, tant cette Ligue est elle-même l’émanation de ce contre quoi les peuples arabes se révoltent.

6. Promouvoir une solution politique. Conformément au mandat délimité par la résolution 1973 et pour éviter une issue à l’irakienne dont personne ne veut, il faut se faire à l’idée que, dès que possible, un cessez-le feu devra intervenir. Son respect impliquera sans doute la présence sur le terrain de casques bleus. Ce serait l’occasion rêvée pour que la coalition actuelle puisse passer la main à des États plus crédibles pour accompagner un processus de transition pendant lequel, inévitablement, l’administration du territoire libyen sera partagée entre deux autorités concurrentes. À l’issue de cette période, qui pourra être mise à profit par l’opposition pour se décanter et s’affirmer comme force légitime, un processus politique, si possible électoral, devrait pouvoir procéder à la réunification du pays. Dans tous les cas, le sort personnel de Kadhafi devra être subordonné au calendrier de ce processus et non l’inverse.

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Voir aussi mes billets précédents sur le sujet : ici et .

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