Cette année, ce blog a consacré trois billets à la Libye juste avant et juste après l’intervention de l’Otan : le 18 mars, le 21 mars et le 25 mars. Ce dernier s’achevait sur l’espoir d’une solution politique. Qui n’est jamais intervenue. Depuis, je ne me suis plus exprimé sur le sujet. J’y reviens.
Ce silence avait quelque chose à voir avec mon incapacité à prendre une position tranchée. Aucune des deux postures en présence ne pouvait me satisfaire. Je me sentais pris en sandwich entre ceux qui dénonçaient l’« agression impérialiste » et ceux pour qui la défense des insurgés de Benghazi passait par un engagement sans réserve aux côtés des opposants à Kadhafi. Ce qui m’a valu des remontages de bretelles des deux côtés. Sur cette position « intermédiaire », nous étions quelques-uns : Pascal Boniface, Denis Sieffert, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire rouge-vert Politis, ou encore Jean-Luc Mélenchon. Intellectuellement, ce n’est pas la position la plus confortable, face à ceux que – je les envie pour cela – le doute n’effleurait même pas.
Depuis, le processus de l’intervention a été mené jusqu’à son terme, et bien au-delà du mandat de l’ONU que j’avais approuvé sans enthousiasme. D’autres populations civiles que celles qu’on avait voulu protéger ont été écrasées parce qu’elles soutenaient le dictateur déchu, qui n’était donc pas aussi unanimement détesté qu’on avait prétendu. Celui-ci a été assassiné dans des conditions barbares et le nouveau pouvoir annonce que la Libye sera désormais régie par la « charia » [1], avec pour conséquence d’abolir les quelques mesures progressistes dont les femmes avaient pu bénéficier.
Aujourd’hui qu’on peut légitimement se poser des questions sur l’avenir de la Libye et donc sur l’engagement de l’Otan qui l’a préparé, peut-on aussi demander aux « pères porteurs » de l’intervention s’ils reconnaissent leur enfant ? Je n’interpelle pas ici Sarkozy, Cameron ou BHL [2], mais des personnes que d’ordinaire j’apprécie plus. Au premier rang : Daniel Cohn-Bendit, qui s’était déjà profilé de manière singulière avant l’intervention en signant le 16 mars un appel à intervenir en compagnie de la fine fleur de l’impérialisme humanitaire (BHL, Glucksman, Kouchner…).
Mais c’est sous sa seule responsabilité – avec l’accord du groupe des verts, ou celui-ci fut-il mis devant le fait accompli ? – qu’il prononça le 9 mars un discours surréaliste au Parlement européen. Je transcris : « Aujourd’hui, il y a un peuple qui s’est soulevé. Ils ont des représentants. Quand le peuple polonais s’est soulevé, personne n’a demandé si Solidarnosc était démocratiquement élu. On a reconnu tout de suite Solidarnosc, on les a aidé. Et je demande que vous reconnaissiez ce gouvernement intérimaire. Pourquoi ? Parce que c’est la seule force qui peut amener la démocratie. » Cette comparaison m’avait scié. Solidarnosc, on savait parfaitement qui c’était. Et « on » ne les a jamais « reconnus », étant donné qu’en tant qu’organisation syndicale, ils n’avaient rien demandé de ce genre, ne se considérant pas comme une alternative gouvernementale.
Il me semble toujours qu’on aurait pu alors envoyer sur place une force d’interposition pour prévenir les massacres annoncés sans faire du CNT – en partie inconnu et en partie parfaitement connu pour son implication dans les crimes du régime – la huitième merveille du monde et sans lui passer par avance les clés du pays. C’était la lecture minimaliste de la résolution 1973. Rétrospectivement, cet épisode confirmera la prétention d’un Occident autoproclamé vertueux à distribuer des brevets de démocratie d’une manière, au choix, très légère ou très intéressée.
Il est vraiment temps qu’un nouvel ordre mondial retire aux habituels gendarmes du monde cette morgue de dominants qui n’en finissent pas de décider à la place des autres.
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