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8.05.2009

Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles

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Près de son petit Trianon, Marie-Antoinette, l’épouse autrichienne du roi de France Louis XVI qu’elle suivra de quelques mois sur l’échafaud, avait fait construire un hameau pour y jouer à la fermière. On y avait mis des moutons, des chèvres, des poules pondeuses, mais aucun de ces animaux ne déféquait et les tabliers sentaient la rose ou le jasmin jusqu’au soir. Vivre ce que vivent les gens du peuple, oui. Mais il y a des limites.

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Le hameau de Marie-Antoinette, à Versailles

J’ai pensé à elle en faisant (très superficiellement) connaissance avec Charles Kaisin, designer, dont Victoire, le supplément du week end en papier glacé du Soir, nous apprend qu’il vient d’emménager dans son nouveau loft bruxellois. D’un seul coup, il est passé de son appartement ucclois au centre-ville, dans un lieu trouvé il y a trois ans. Le bonheur : Le métro est à deux pas, je suis proche d’une série d’institutions culturelles, je peux tout faire à pied, des restos de la place Sainte-Catherine à Tour et Taxis, Dansaert et la rue de Flandre. Et puis : J’aime l’espace et ici, j’ai 350 m2. Pour continuer la visite, c’est . (Mettez des chaussures de marche.)

350 m2, vous vous rendez compte ? Surtout que — pardon de me mêler de ce qui ne me regarde pas — Charles Kaisin, à lire son interview, vit seul, même s’il a bien le droit d’avoir aussi une chambre d’ami (décorée avec goût, cela va sans dire). 350 m2, c’est-à-dire près de neuf (9) fois les normes minimales de superficie fixées par le Code bruxellois du logement pour une famille de quatre personnes. D’accord, ces normes sont trop basses, même si le showroom d’Ikea démontre qu’on peut disposer de tout le confort nécessaire dans un mouchoir de poche. Multiplions la norme par deux. Selon cette hypothèse généreuse, Charles Kaisin occupe encore à lui tout seul la surface nécessaire à 18 personnes.

Ce phénomène porte un joli nom : la gentrification. Des personnes qui se rattachent à la gentry décident de jouer à faire peuple en s’installant dans des quartiers populaires so charming qu’ils contribuent à rénover avec goût, faisant exploser le prix du foncier qui devient inaccessible aux anciens habitants, repoussés plus loin par l’effet automatique de la spéculation immobilière. Ce phénomène est bien connu à Bruxelles. Hier, c’était la « Sablonnisation », avec le quartier du Sablon qui s’est avancé rue par rue, maison par maison, vers la rue Haute et les Marolles. Aujourd’hui, c’est la mutation du quartier Dansaert qui attire toute une jet set de happy few principalement flamande et qui déborde désormais dangereusement sur la zone du canal.

Or le canal est précisément un des lieux qui se prête le mieux à une opération concertée pour résorber la fracture sociale et territoriale de la ville. Une initiative est née, justement, dans ce but. Dans son journal (bilingue), la Platformkanal évoque la gentrification. Ali Benabid, animateur de terrain à Molenbeek : « Le gros défi maintenant, c’est la gentrification, qu’on voit surtout le long du canal. C’est la construction de lofts — je caricature — où je rentre avec ma 4×4 et ma télécommande, j’ai mon jardin privatif pour l’ensemble des lofts à l’intérieur de l’îlot et puis je ne suis pas du tout en interaction avec le quartier. Et en même temps, il faut peut être juste attendre une ou deux générations pour que ces gens vivent le quartier, mais il faut qu’ils restent et s’impliquent, les nouveaux et anciens. Pour éviter les migrations de Molenbeekois. Oui, un des écueils c’est peut être la gentrification. Quand on vous propose des mille et des cent pour un bâti, alors vous vendez. » [1]

Le professeur Chris Kesteloot (ULB et KULeuven) a l’habitude de plaider pour une « gentrification douce ». Les nouveaux habitants auraient sans doute un revenu supérieur aux anciens, mais avec un écart maîtrisable de façon telle que tout le quartier profiterait des améliorations que leur présence entraînerait, qu’ils s’agisse d’investissements privés (par exemple, embellissement des façades) ou publics financés par le surcroît de recettes fiscales. Mais surtout, ces nouveaux habitants seraient disposés à jouer le jeu d’une véritable mixité sociale et culturelle, et ne chercheraient pas seulement à conquérir un nouvel espace pour leur « entre-soi », avec juste un chouia de couleur locale en prime. Il s’agit là d’un mécanisme fragile qui doit être soutenu et protégé, et que « la main invisible » du marché immobilier détruirait à coup sûr si on la laissait faire.

Ça vous intéresse, monsieur Kaisin, ou vous préférez jouer à Marie-Antoinette ?

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Post-scriptum qui n’a rien à voir. Mardi 5 mai, je me suis rendu à l’aéroport de Bruxelles-National. Annemie Turtelboom, ministre fédérale de la migration et de l’asile, y conviait la presse pour assister à la pose de la première pierre du nouveau centre 127. Ce centre n’est pas un centre fermé comme les autres : c’est un centre « à l’entrée » qui regroupe les personnes qui demandent l’asile à la frontière, tandis que les autres sont des centres « à la sortie » où des personnes sont placées en vue de leur expulsion. Ceci explique peut-être pourquoi l’ambiance au 127 est, disons, plus souriante que dans les autres centres. Il n’empêche : le 127 est un baraquement préfabriqué construit en 1990 et 1993 pour un usage qui aurait dû être limité à quelques mois. Son insalubrité est patente. Et, depuis longtemps, il est question de le remplacer par un centre moderne.

La ministre a donc pris les choses en main… en se faisant photographier aux côtés du bourgmestre (VLD, comme elle) de Steenokkerzeel et d’un bulldozer, avec un casque de chantier sur la tête marqué au sigle de l’entreprise adjudicataire. Ma voisine, cadre supérieur à l’Office des étrangers, me glissa à l’oreille : Ce n’est même pas une première pierre, c’est juste un premier trou. Et en effet, on n’avait prévu ni pierre ni mortier.

Une responsable du centre 127 se souvint d’avoir assisté il y a deux ans à une autre pose de première pierre du même projet. C’était alors Patrick Dewael qui officiait à la truelle virtuelle, et on était à la veille d’autres élections. Il n’en reste aucune trace. Maintenant, c’est au tour d’Annemie d’être en campagne. Faut-il y voir la raison pour laquelle, tout au long de la conférence de presse qui précéda, pas un seul mot, même de simple courtoisie, ne fut prononcé en français ?

•••

[1] Ajoutons que chauffer un espace quasi vide de 350m2 qu’on aura bien évité de cloisonner, pour respecter l’esprit loft, ça coûte un pont et c’est un crime contre le climat. Mais bon, ça va sans doute avec le 4x4…

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  • Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles Posté par BERNARD, le 12 mai 2009
    C’est un peu par hasard que j’ai découvert le blog d’Henri Goldman (au fait, Henri, fais-tu toujours du vélo ?) et le papier sur la gen,trification m’a intéressé. En France, on (...)
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  • Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles Posté par olivier, le 11 mai 2009
    Quelques éléments sur le quartier canal , zone chee de gand. Un de mes amis artiste veut vendre son bâtiment (500m2) loft atelier, il n y a pas d acheteur car le quartier est (...)
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  • Jets de premières pierres en période électorale Posté par Guy Leboutte, le 10 mai 2009
    Un premier trou à Zaventem... Vers Villers-le-Bouillet, deux ministres régionaux socialistes, ou socialistes régionaux, comment faut-il dire, sont venus de leur côté poser la (...)
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  • Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles Posté par zaddiggg, le 9 mai 2009
    A côté du problème de la gentrification, il y a quelque chose de malsain à présenter comme un modèle un loft de dieu sait combien de m³ (les bâtiments industriels sont souvent hauts) (...)
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  • Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles... et sablonise Posté par Pierre Verhas, le 8 mai 2009
    Le "riche" qui se mêle au "peuple". C’est très joli. La mixité sociale est évidemment le seul moyen pour rapprocher les classes. Cependant, il y a un hic. Et il se voit à chaque (...)
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  • Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles Posté par La Forestoise, le 8 mai 2009
    Merci pour cet article et son post-scriptum. J’ai ri à gorge déployée en lisant que Charles Kaisin devenait Gérald, à quelques lignes d’intervalle. Cher Henri, vous procédez là à (...)
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  • Ambiance souriante....? Posté par Luc Delval, le 8 mai 2009
    Pour se faire une idée de "l’ambiance souriante" qui règle au Centre 127, je vous recommande de visionner cette vidéo, qui contient le témoignage que fit, voilà environ un an, Mme (...)
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  • Marie-Antoinette achète un loft à Bruxelles Posté par DidierC, le 8 mai 2009
    Intéressant, Je pense que l’arrivée ou le retour de personnes à revenus élevés est globalement une nouvelle positive. Cela rapproche les citoyens de différentes catégories (...)
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