Lu sur le mur Facebook d’un ami, posté dimanche soir : « Journée de merde ». Supporter de longue date de Jean-Luc Mélenchon, il s’était pris comme beaucoup d’autres à rêver avec les derniers sondages qui promettaient la lune à la figure de proue du Front de Gauche. Puis patatras : « que » 11%. Et la Le Pen, qu’on entendait bien dépasser, triomphe avec 18%.
11%. Par rapport aux misérables 5% des premiers sondages, n’est-ce pas déjà un exploit ? Pas du tout, affirment les comptables. Avec ses 11%, Mélenchon n’a fait que rassembler sur son nom les voix que s’étaient réparties la dernière fois Olivier Besancenot, Arlette Laguiller, Marie-Georges Buffet et José Bové. Il y aurait en France un socle stable de 10/12% de votes d’extrême gauche qui doit de toute façon trouver à s’exprimer. Cette fois-ci, Mélenchon a raflé toute la mise faute de concurrents sérieux. La singularité de son propos n’y serait fondamentalement pour rien. Un peu court.
En 2009, peu avant les dernières élections européennes, nous discutions, cet ami et moi, des mérites respectifs de Besancenot et de Mélenchon qui venait alors d’initier le Front de Gauche avec le PCF. À ce moment-là, les intentions de vote les mettaient à égalité, autour de 5%. Nous étions d’accord sur l’essentiel : le projet « Front de Gauche » s’annonçait comme un vrai projet politique, là où l’engagement électoral du NPA, malgré toute la sympathie de son porte-parole, ne visait, dans la tradition léniniste, qu’à utiliser les élections comme une tribune et comme un haut-parleur des luttes sociales. Pour ceux qui s’en tiennent à la posture révolutionnaire classique, il n’y a pas vraiment de place pour la démocratie élective dans un projet de transformation sociale. Leur horizon reste fondamentalement la grève générale insurrectionnelle…
Ce n’est pas du tout la perspective du Front de Gauche tel que l’exprime Mélenchon, pour qui le moment électoral est celui où doivent pouvoir s’exprimer pacifiquement les rapports de force sociaux et culturels dont, évidemment, les luttes citoyennes sont le levain. Cette primauté s’exprime très clairement dans la rhétorique de JLM quand il parle de « révolution citoyenne » et d’« insurrection civique », deux expressions aux allures d’oxymore. Du coup, la relation qu’il propose entre la gauche radicale et la gauche gestionnaire est une relation dialectique assez fine. La gauche gestionnaire, il ne s’agit pas « seulement » de la dénoncer. Il s’agit aussi – d’abord – d’être en position de l’influencer, donc de s’en situer à bonne distance mais pas trop loin. Une telle démarche est évidemment autrement plus subtile que les postures qui s’auto-excluent volontairement du jeu politique. Mais elle a le grand mérite de réinsèrer le vote protestataire dans le jeu politique et de le rendre enfin utile. Mutatis mutandis, c’est la même opération qu’a réussi Bart De Wever en recyclant dans un parti fréquentable une large part de l’électorat du Vlaams Belang qui, du coup (pour notre malheur), commence à peser dans les rapports de force politiques en Flandre. Bref, 11% pour Mélenchon, ça signifie autre chose que 11% pour Besancenot/Laguiller. Ça ouvre le jeu à gauche en le complexifiant. L’avenir dira jusqu’où et dans quel sens.
« À bonne distance mais pas trop loin ». Un tel positionnement s’appuie sur le diagnostic suivant : pour des raisons qui tiennent autant à la sociologie électorale qu’à la conjoncture actuelle, la gauche radicale ne doit pas rêver d’évincer la gauche gestionnaire, vis-à-vis de laquelle elle est vouée à rester minoritaire, même si je suis de ceux qui la jugent indispensable. Dans ses profondeurs, telles que l’exprime le suffrage universel, le peuple ne ressemble pas à la foule qui se pressait aux chaleureux meetings du Front de Gauche. Sinon on ne peut pas comprendre comment il est possible qu’en Espagne ou au Portugal, les puissants mouvements sociaux, les manifestations de masse d’une ampleur jamais vue qui précédèrent la chute des gouvernements socialistes de Zapatero et Socrates débouchèrent sur la victoire électorale de la droite. Ni pourquoi le Printemps tunisien qui renversa le dictateur Ben Ali a porté les islamistes d’Ennhada au pouvoir. On peut prendre la Bastille avec quelques milliers d’hommes et de femmes décidés. En s’en remettant au suffrage universel, c’est une autre affaire.
Quant à la conjoncture, à cette crise bancaire qui fragilise le modèle social européen comme jamais, il ne faut pas se méprendre quant à ses effets sur la conscience collective. On entre en lutte pour de nouvelles conquêtes quand on a confiance en soi et confiance dans les autres. Les batailles défensives – celles qui sont à l’agenda – ont de tout autres effets, beaucoup plus dévastateurs sur le plan des solidarités. Les prolétaires d’aujourd’hui ne sont plus ceux du Manifeste communiste de 1848 qui « n’avaient à perdre que leurs chaînes et un monde à gagner ». Les réflexes corporatistes et la xénophobie sont les réponses spontanées les plus fréquentes à la peur de perdre des acquis. La frilosité d’une certaine gauche s’enracine profondément dans cette peur. La dénonciation rituelle de la « gauche molle » n’y changera rigoureusement rien.
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