Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


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4.07.2011

La pauvreté tue parfois

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Il y a tout juste 19 ans, maman quittait ce triste monde. Son histoire est celle d’une époque. Née en 1954 en Sicile, elle est mariée par ses parents, à douze ans, enfante son premier garçon à treize ans. Ses parents et le reste de la fratrie peuvent fuir la pauvreté et rejoindre l’industrie automobile allemande. Après trois enfants nés d’une union forcée, elle fuit à son tour vers sa famille, sans succès. Elle se retrouve en Belgique, seule, sans le sou, ne parlant pas la langue et, rapidement, un quatrième enfant à naitre, moi. Privée de toute ressource, le CPAS est son unique secours, mais il vient trop tard et reste insuffisant que pour subvenir au minimum vital de deux personnes. Douze ans après son arrivée sur le territoire belge, elle meurt d’avoir dû louer son corps. La pauvreté tue parfois.

19 ans plus tard, cette trajectoire se reproduirait-elle ? A-t-on relevé le niveau de priorité accordée à la pauvreté dont l’injustice vous accompagne parfois du berceau au tombeau ?

A un riche entrepreneur qui considérait le chômeur et l’étranger comme lui volant le pain de la bouche, j’avais un jour posé cette question : quelle allocation minimale respectant un minimum de dignité, même pour un repris de justice, était-il prêt à soutenir ? Sa réponse : 1000 euros. Le bon sens est parfois plus répandu qu’on ne le pense, l’ignorance également… Par exemple, savez-vous que si vous gagnez un revenu de 1003 euros, rien ne peut vous être saisi. Tant pis pour votre créancier. La société belge estime donc qu’avec 1003 euros, la personne n’ayant pu rembourser ses dettes vit avec le minimum, et est donc « insaisissable ». Si vous êtes sans le sou, cette même société estime pourtant que vous devez vous débrouiller avec 711 euros par mois au CPAS, 880 euros si vous êtes chômeur. Le seuil de pauvreté est lui estimé à 860 euros. Inférieur donc à ce que l’on estime être un minimum que pour pouvoir payer ses dettes, mais supérieur au montant octroyé par le CPAS. Allez comprendre… On estime qu’un million et demi de belges vit avec ce risque de pauvreté. L’argent ne fait pas le bonheur, mais l’absence d’argent en suffisance peut faire le malheur. Car derrière ces chiffres, il y a des visages, des femmes, des hommes, des enfants qui vivent la pauvreté, la peur du lendemain, l’isolement, le jugement, l’injustice, son lot de souffrance, de maladie.

Pour diminuer cette souffrance quotidienne, certains (Zoe Genot en tête, merci à elle) ont pensé qu’une meilleure distribution des revenus pouvait quelque peu améliorer la situation de ces centaines de milliers de personnes. Ils ont même été jusqu’à demander combien couterait un relèvement de toutes les allocations sociales au niveau du seuil de pauvreté. La cour des comptes a ainsi estimé que relever l’ensemble des allocations (CAPS et sécurité sociale) ET supprimer le statut cohabitant de sorte que tous puissent individuellement bénéficier de ce minimum vital couteraient un peu plus d’1,250 Milliards d’euros. Ce calcul valait pour le budget 2008, tandis que le seuil de pauvreté était de 822 euros par mois pour un isolé. A la grosse louche, 1,5 milliard d’euros pour réduire le risque de pauvreté de 1,5 millions de personnes. Bien sûr, c’est une solution provisoire. Bien sûr, cela aurait été insuffisant. Mais quel signal politique merveilleux si on avait pu voir notre gouvernement utiliser cette étude pour revaloriser l’ensemble des allocations ? Imaginez un peu une société où les richesses serviraient à l’amélioration du bien-être de tous. Hormis les verts depuis l’opposition, personne n’a soutenu cette idée au sein du parlement fédéral, personne ! Trop dangereux pour notre compétitivité. Relever les allocations ne posait pas de problème en soi, le problème était dans la contagion. Aider les allocataires sociaux, c’était, par effet de ricochet sur le salaire minimum, aider les salariés... C’est pas comme s’ils n’en avaient pas besoin, mais la compétitivité, c’est aussi pour leur bien ! Bref, retenons ce chiffre : il faut à présent 2 milliards pour résorber la pauvreté.

Tandis que Di Rupo se prépare à rendre publique ses solutions pour récupérer 20 milliards de déficits budgétaire, la question de la pauvreté est remise à plus tard. Nous n’allons tout de même pas réclamer 2 milliards d’euros de dépenses supplémentaires alors même que l’on doit en économiser 20… Il est vrai que si les gros créanciers savent occuper les médias pour se plaindre et expliquer combien leur situation est difficile avec ces pays dont on ne sait s’ils pourront rembourser leurs dettes, les pauvres, eux, savent souffrir en silence. Un de plus, un de moins, voilà qui ne gêne que peu les médias et les comptes de la nation. Et puis, c’est pour leur bien que l’on doit prendre des mesures d’austérité. Comme on saignait le malade, il faut saigner les pauvres. La Grèce en sait quelque chose, elle qui voit réduire à néant des années de progrès social, progrès synonyme d’amélioration pour tous, et toutEs… Etonnant tout de même qu’une personne puisse être insaisissable, mais que ce concept ne soit plus valide pour une nation. Une nation se doit à présent de rembourser ses créanciers, quoi qu’il en coûte. Tant pis pour les souffrances infligées aux peuples, tant pis pour les drames sociaux et familiaux, les créanciers semblent à présent avoir plus de pouvoir sur les Etats que sur les individus…

D’où vient que les dirigeants européens et nationaux aient reçu pour mission d’imposer le sacrifice pour notre bien ? Adam Smith lui-même estimait ainsi que l’état vraiment opulent est celui dans lequel l’abondance est aisément accessible ou dans lequel une faible quantité de travail est capable de procurer à chaque homme une grande abondance de toutes les nécessités et de tous les agréments de la vie. Nos états sont riches mais nos dirigeants ont oublié ce qu’est la prospérité. Ils ont oublié l’objectif de la croissance. Nos dirigeants souhaitant garantir les conditions de la croissance et de notre compétitivité détruisent les conditions de l’opulence…Les pauvres sont-ils quantités si négligeables que l’objectif de lutte contre l’inflation suffise à justifier l’austérité la plus féroce et le chômage de masse ? Car quand la Banque Centrale Européenne impose les plans de rigueur à tous les ménages, avec son lot de souffrance pour ceux qui souffrent déjà, c’est bien sous le seul motif de limiter le risque d’inflation, l’ennemi du propriétaire. Peu importe si ce chiffre pris avec un peu de hauteur historique indique toute son absurdité…

C’est alors que Mr Reynders, bien malgré lui, nous rappela tout le cynisme de la situation actuelle. A une question posée à la Chambre, il donna quelques détails sur l’évolution des bénéfices des sociétés. En 2009, les sociétés ont gagné 45 milliards de plus qu’en 2001. C’est ce qu’on appelle une sacrée augmentation ! 100% en 9 ans. Une bonne nouvelle pour le budget ? Pas du tout ! Sur cette superbe augmentation (due à la compression des salaires) 19,9% d’impôt payé en 2001, 11,8% en 2009. Manque à gagner en 2009 pour le budget : +- 7,6 milliards d’euros ! Vous lisez bien. Il y a là de quoi offrir homard et champagne à volonté pour tous les miséreux de notre riche pays… Résumons-nous : nous avons près de 8 milliards de cadeaux (parmi d’autres) pour quelques-uns tandis que 2 milliards pourraient améliorer le quotidien de plusieurs centaines de milliers. Ces 7,6 milliards d’euros ont surement été utilisé à bon escient ; faites confiance camarades, et souffrez en silence. Vous avez beau être nombreux, les riches savent se faire entendre de nos représentants. Sans doute que la sanction « démocratique » que les pauvres peuvent infliger à « leurs » dirigeants est moins forte que la sanction « économique » des « marchés »…

Le parcours d’une femme pauvre et dominée d’une autre époque serait à peu de choses près le même en 2011. Il y a pourtant une grande différence. En trente ans, nous sommes collectivement devenus trois fois plus riche. Le problème est qu’entre le "collectif" et chaque individu, il y a le « marché » et nos élus. Mais sont-ils encore nos représentants ?

Mère, pardonne-les, même s’ils savent ce qu’ils font.

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