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28.12.2009

Mes vœux multiculturels pour 2010

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Pas de trève des confiseurs cette année. Même le foot reste à l’affiche pendant les « fêtes ». Et c’est tant mieux : le match La Gantoise-Anderlecht, diffusé en clair hier soir sur la 2, était de toute beauté. Du côté gantois, j’ai repéré un « Belge de souche » (germanophone encore bien) dans l’équipe qui entama le match. Du côté anderlechtois, il y en avait quatre, ce qui est un taux exceptionnellement élevé.

Pardon ? Vous n’en avez rien à f… ? C’est pourtant intéressant de constater que le « patriotisme de club » fonctionne indifféremment de l’origine nationale des joueurs. Il ne faut même pas qu’ils fassent comme si. Au Standard depuis 2006, Jovanovic ne s’exprime toujours qu’en anglais [1] et on annonce son départ à chaque mercato. Bref, la maigre base objective des processus qui soudent parfois jusqu’au délire les supporters à leur club et à ses joueurs montre bien la fragilité et l’arbitraire des démarcations identitaires.

La mobilité des footballeurs est-elle à l’image de celles des migrants ordinaires ? Pas le moins du monde. Cette mobilité est l’apanage du haut de gamme, de ceux qui peuvent monnayer leurs talents sur le marché international. Et pourtant, les flux migratoires n’ont jamais été aussi puissants. Bruxelles gagne chaque année en migrants légaux une population équivalente à celle de la commune de Saint-Josse. Mais pour ceux d’entre eux qui viennent de pays pauvres, il ne s’agit pas d’un acte de liberté, mais d’un acte programmé par de puissants déterminants sociaux.

Après avoir organisé la circulation des marchandises et des capitaux, le « système-monde » organise aussi la mobilité des personnes. Mais cette mobilité est beaucoup plus « lourde » que les deux autres. Déplacer des familles, voire des villages entiers, est le produit d’une pesante machinerie qu’on ne peut arrêter d’un claquement de doigts une fois qu’elle s’est mise en branle. Les processus qui transplantent ici des morceaux de Maroc ou de Turquie répondent à des logiques profondes qui visent à récupérer de manière sauvage une partie du différentiel croissant de prospérité entre le Sud et le Nord. Entre ces pays et certaines régions d’Europe, il existe désormais de larges corridors migratoires qui mettent en relation une demande et une offre. Et cette offre existe indépendamment de toute décision politique. La Belgique officielle ne s’est toujours pas ouverte à la migration économique. Mais le marché informel s’en charge à sa place et assure la subsistance de ceux qu’il appelle en leur distribuant les miettes de notre croissance même ralentie.

La migration internationale est désormais un phénomène permanent. Les sociétés d’accueil doivent compter simultanément avec des premières, des secondes et des troisièmes générations. Elles ne fonctionnent plus selon l’imagerie du melting pot, du creuset intégrateur, de la machine à assimiler, car le creuset se révèle définitivement trop étroit pour digérer tout ce monde et à ce rythme.

Ce caractère permanent fonctionne comme un antidote à la fusion identitaire. Les liens avec les cultures d’origine sont systématiquement réactivés par les nouvelles vagues de migrants, par l’omniprésence de la télévision satellitaire, par l’irruption des opinions publiques des pays d’origine qui provoquent l’importation de conflits étrangers sur notre scène intime. Ces liens renforcés viennent apaiser les angoisses existentielles face à la perte de sens d’une société consumériste et compétitive à laquelle tous n’ont pas accès. La thèse de l’inéluctabilité quasi mécanique de l’assimilation, exposée par Emmanuel Todd dans son classique Le destin des immigrés (1995), doit être sérieusement revue.

L’évidence de cette désormais « société ethnique » (Albert Bastenier) rend dérisoire toute approche archéo-marxiste voulant n’y voir qu’un rideau de fumée idéologique destiné à camoufler les identités de classes, les seules qui compteraient de toute éternité. Aujourd’hui, la position sociale est directement fonction de l’identité ethnique, et celle-ci est attribuée d’autorité par la société dominante, y compris à ceux qui ne la revendiquent pas, avec tous les effets bien connus de « retournement du stigmate ».

Pourtant, ces identités culturelles puissantes peuvent aussi être un ressort pour une intégration réussie, à condition qu’elles soient accueillies, respectées, reconnues. À Bruxelles, nous avons dans ce sens un atout : à part quelques accros de la Belgique bicommunautaire, personne ne peut s’imaginer que les habitants de cette ville partagent le même passé. Ils ont en commun le présent et peut-être le futur, qui reste à écrire.

Ce n’est pas un choix. C’est un fait. La mutation ethno-culturelle de nos villes est en marche, quoi que nous fassions. Face aux émules belges d’Eric Besson qui sévissent autant à gauche qu’à droite et qui se réjouissent honteusement du vote suisse, il ne suffit pas de professer un anti-racisme abstrait. Aucun projet progressiste, qu’il soit rouge, vert ou orange, ne réussira s’il ne s’enracine pas dans les populations issues de l’immigration qui constituent désormais la majorité des couches populaires. Ça ne va pas de soi et c’est un vrai travail. Mais sans lui, il n’y a pas de gauche qui tienne.

Mes vœux multiculturels à tous ceux qui s’engagent dans cette voie. Ils s’adressent aux partis politiques, aux syndicats, aux associations, aux institutions, aux écoles et aux personnes. Qu’ils/elles mettent la démarche interculturelle au cœur de leur action. C’est une démarche exigeante, qui n’a rien à voir avec du racolage ethnique. Il y a une obligation sociétale à construire un « nous » inclusif, où chacun puisse se sentir désiré avec ce qui fonde sa dignité à ses propres yeux.

C’est cela la démarche interculturelle [2] qui constitue l’impératif premier de la cohésion sociale. Si elle n’est pas mise en œuvre, si elle se retrouve en queue de liste des priorités de l’heure ou si les Assises de l’interculturalité accouchent d’une souris, attendons-nous à d’autres « émeutes ».


[1] Comme d’ailleurs tous les joueurs de basket américains naturalisés belges en procédure accélérée à qui on n’a jamais demandé de test linguistique.

[2] Qu’il ne faut pas opposer à la société multiculturelle. L’existence de multiples cultures sur un même territoire est un donné. La démarche interculturelle travaille les passerelles et les compatibilités entre elles. Elle ne les nie pas et n’aspire pas à leur disparition.

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  • Que penser d’une société multiculturelle qui ne parviendrait pas (ou plus) à accoucher d’un (...) Posté par Didier de Laveleye, le 4 janvier 2010
    A mes yeux, il ne peut y avoir de démarche interculturelle réussie sans antiracisme réussi. Or, bien que dans ton texte tu appelles de tes voeux l’avènement d’une société (...)
    Lire la suite
    • Que penser d’une société multiculturelle… Posté par Henri Goldman, le 4 janvier 2010
  • Mes vœux multiculturels pour 2010 Posté par Paul Löwenthal, le 29 décembre 2009
    Tous mes voeux aussi à Henri. Je voudrais pousser son analyse d’un cran. Si les travailleurs qualifiés et les sportifs de haut niveau trouvent grâce devant le public et les (...)
    Lire la suite
  • Mes vœux multiculturels pour 2010 Posté par Luc M, le 28 décembre 2009
    Texte très intéressant et joliment écrit, comme d’habitude. J’ai quand même un gros problème avec deux assertions, qui me paraissent plus que discutables... Aujourd’hui, la (...)
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    • Mes vœux, etc. Posté par Henri Goldman, le 29 décembre 2009
      • Mes vœux, etc. Posté par Luc M, le 29 décembre 2009
  • Mes vœux multiculturels pour 2010 Posté par Pierre Verhas, le 28 décembre 2009
    Merci pour tes voeux ! J’ajoute qu’une fois de plus on nage en pleine hypocrisie : les gouvernements "luttent" contre l’immigration économique alors que l’Union européenne la (...)
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  • Todd Posté par François Thoreau, le 28 décembre 2009
    Merci pour cet article en forme de récapitulatif. Pour complément d’info et en prolongement de la position de Bastenier sur la "société ethnique", voir cette interview de Todd, (...)
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    • Todd Posté par alec de Vries, le 30 décembre 2009
      • Todd Posté par Luc M, le 30 décembre 2009
        • Todd Posté par Alec de Vries, le 4 janvier 2010

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