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La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

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31.01.2014

Mixité scolaire = nivellement par le bas ?

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A n’en pas douter, la campagne électorale qui s’annonce ramènera sur le devant de la scène la question de la mixité scolaire et des effets de l’(in)fameux "décret inscription". Il est peu de débats récents qui aient suscité d’opinions à ce point tranchées... et à ce point dénuées de fondements empiriques. Par delà les discours, qu’en est-il dès lors des faits ?

Par Frédéric Panier

L’étendue de notre ignorance

Pour ses opposants, la mixité sociale à l’école est un outil de nivellement par le bas, diminuant les résultats des plus "performants" sans améliorer le sort des élèves les plus faibles. Pour ses partisans les plus fervents, la mixité scolaire permet au contraire d’augmenter les résultats des plus faibles sans nuire au résultat des plus doués.

Par-delà leur opposition radicale, les parties au débat partagent cependant un point commun : le peu d’attention accordé aux évaluations empiriques sérieuses des thèses qu’elles défendent. A ce titre, pour intéressantes qu’elles soient, les comparaisons internationales (en particulier, l’inépuisable exemple finlandais) demeurent de piètres guides pour l’action. Les systèmes scolaires diffèrent en effet sous de nombreuses dimensions de sorte qu’il est impossible d’isoler l’effet spécifique de la mixité scolaire. D’autre part, les performances académiques dépendent de facteurs sociétaux extra-scolaires qu’il est également impossible de dissocier de l’impact de la mixité scolaire dans le cadre de simples comparaisons internationales.

Pour progresser dans ce débat, il est donc nécessaire d’étudier des situations où 1) il est possible de mesurer précisément les performances académiques des étudiants et, 2) il est possible d’isoler l’effet de la mixité scolaire des autres facteurs explicatifs. Deux récentes études répondent à ces critères et apportent des éléments de preuve sérieux sur l’effet de la mixité scolaire.

La mixité scolaire bénéficie-t-elle aux élèves défavorisés ?

Dans les années 60 et 70, certaines régions des USA avaient mis en place un système de "busing" : afin de lutter contre la ségrégation raciale, les enfants des quartiers "noirs" défavorisés étaient amenés en bus dans des écoles de quartiers "blancs" (et inversément). Suite à une décision judiciaire, la Caroline du Nord a abruptement mis fin à ce système en 2002. Les enfants ont alors été brusquement réassignés auprès de l’école la plus proche de leur domicile sur base de frontières géographiques nouvellement créées. Du fait de la forte homogénéité sociale des quartiers, ceci a fortement réduit la mixité sociale dans les écoles.

Dans un article ingénieux, Stephen Billings et ses co-auteurs étudient les résultats scolaires d’enfants qui habitent dans le même quartier mais sont assignés à des écoles différentes car ils sont situés de différents côtés des frontières scolaires nouvellement créées. Certains élèves qui fréquentaient précédemment la même école se retrouvant dans des écoles à la composition sociale radicalement différente.

Les auteurs montrent que, avant la réforme de 2002, les résultats scolaires des enfants habitant les quartiers limitrophes sont en moyenne similaires de chaque côté des nouvelles frontières. Cependant, après la fin du « busing », les élèves situé du "mauvais" côté de la frontière (= assignés à une école défavorisée) souffrent d’une diminution significative de leurs résultats scolaires ainsi que d’une forte (8%) augmentation des comportements criminels. Ce résultat est d’autant plus important que les autorités avaient tenté de mitiger les effets de la relocalisation en accordant des moyens supplémentaires aux écoles situées dans les quartiers les plus difficiles.

Dans le cas étudié, l’absence de mixité sociale à l’école a donc clairement des effets négatifs sur les enfants défavorisés qui souffrent d’une forme de double peine : les conséquences négatives d’un milieu scolaire moins favorable s’ajoutant à leur appartenance à une famille pauvre. Cette étude est donc à porter au crédit des défenseurs de la mixité scolaire.

La mixité scolaire nuit-elle aux bons élèves ?

Une autre recherche récente (et toute aussi ingénieuse) s’intéresse à l’autre face du problème : l’arrivée d’étudiants défavorisés dans une école exerce-t-elle un effet négatif sur les résultats scolaires des autres enfants ? Pour ce faire, Bruce Sacerdote et ses co-auteurs étudient l’exode massif qui, en 2005, a fait suite au désastre causé par les ouragans Katrina et Rita.

Des centaines de milliers d’enfants, issus des quartiers défavorisés de la Nouvelle Orléans, ont été relocalisés en urgence dans les régions voisines où ils ont rejoint des écoles qui accueillaient initialement un public plus affluant. Cette "expérience naturelle" permet d’étudier si les élèves des écoles qui ont reçu plus de réfugiés ont souffert de cet afflux massif d’étudiants défavorisés.

Dans une des régions étudiées (Louisiane), les auteurs trouvent un effet négatif sur les résultats en math des élèves existants. Ceci semble donc soutenir la thèse des opposants à la mixité scolaire. Cependant, cet effet n’est pas présent dans les autres régions étudiées (Houston) ou pour les autres matières et, en Louisiane, l’effet négatif trouvé en math est extrêmement faible… Au final, cette étude semble donc à nouveau plaider en faveur des partisans de la mixité.

La mixité scolaire est-elle clairement une bonne politique ?

Faut-il en conclure que les bienfaits de la mixité scolaire sont un fait établi ? Malheureusement, une telle conclusion semble précoce et ce, pour deux raisons.

Premièrement, les résultats des évaluations scientifiques dans le milieu scolaire dépendent généralement fortement du contexte particulier dans lesquelles les réformes sont mises en œuvre. Ainsi, par exemple, une expérience menée au Kenya a conclu que la séparation des élèves par niveau (en séparant dans des classes différentes les bons et les mauvais élèves, c’est-à-dire le contraire de la mixité) avait eu des effets positifs sur les résultats scolaires des bons comme des mauvais élèves. Une explication potentielle de ce résultat (qui contraste avec les deux études précédentes) est que, dans les pays en développement comme le Kenya, les différences de niveau entre élèves sont peut-être telles qu’il est opportun de faire bénéficier les moins bons élèves d’un enseignement plus adapté à leur niveau en les séparant des élèves plus avancés.

Deuxièmement, les deux études précitées donnent des résultats moyens pour l’ensemble des étudiants. Il se peut cependant que la mixité scolaire ait des effets non linéaires (positifs à certains niveaux de la distribution des compétences, négatifs à d’autres) [1].

La conclusion des études précitées n’est donc pas que la mixité scolaire est forcément une bonne chose (même si ces études montrent qu’elle peut l’être). Elles nous apprennent cependant que, pour dépasser les oppositions idéologiques stériles, il est possible de procéder à une évaluation scientifique sérieuse des politiques de mixité sociale. Alors même que les divers décrets "inscription" constituaient une opportunité formidable pour ce faire, une telle évaluation s’avère cependant impossible en Communauté française.

La raison principale en est que, jusqu’à présent, nous ne collectons toujours pas les données qui permettraient une évaluation sérieuse du décret inscription (et, plus généralement, de toutes nos politiques éducatives). Avant de penser à de nouvelles réformes, il serait opportun d’y remédier. J’y reviendrai dans un post ultérieur…

[1] C’est en tout cas ce que semblaient donner à croire certaines recherches antérieures (même si, il faut l’admettre, elles n’atteignaient pas la qualité des études précitées et appellent donc à plus de travail dans ce domaine).

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