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Le blog d’Henri Goldman

Chronique généraliste de l’actualité politique, avec quelques accents : questions interculturelles, migrations, conflit israélo-palestinien, Bruxelles…


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13.05.2012

Mixité : un abcès de fixation

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La promiscuité des corps sexués n’est jamais indemne de toute tension érotique. Or il y a des moments où des femmes peuvent vouloir y échapper et rester entre elles afin d’accéder au plein relâchement. C’est pourquoi, dans toutes les grandes villes, à côté des bains maures de la tradition méditerranéenne, des centres de fitness non mixtes se sont ouverts à la demande insistante de femmes appartenant à la classe moyenne « autochtone ». Dans de nombreuses piscines publiques, des plages horaires réservées aux femmes (et pas seulement aux musulmanes) ont été concédées. Pourquoi ? Marianne, une internaute, s’en est expliquée sur mon blog : « Femme et athée, élevée dans un milieu communiste ouvert où les femmes prenaient leur place, je m’interroge sur le sens de la mixité quand, comme femme, j’ai envie d’être avec des femmes. Si je me sens mieux dans une piscine rien qu’avec des femmes, me fera-t-on le grief d’être archaïque ? Et n’est-ce pas ma liberté de ne pas vouloir côtoyer des hommes dans une piscine ? Depuis ma plus tendre enfance, j’ai horreur des plages ou des piscines où je devais me montrer : c’est une question de pudeur personnelle. » Le témoignage de Nadia va dans le même sens. Elle a seize ans et se trouve trop grosse. La perspective de se montrer en maillot devant des garçons qui ne sont pas avares de paroles blessantes la terrorise. Alors, elle s’arrange pour être dispensée du cours de natation avec un certificat médical de complaisance. Chaque personne dotée d’un peu de finesse psychologique sera attentive aux réticences de ces femmes à ne pas subir ce qu’elles estiment être une forme de violence. Dans ces réticences, la religion ne joue aucun rôle.

Quoique… Je n’ai pas tout dit de Nadia. Ses parents sont des musulmans tchétchènes, par ailleurs très libéraux dans leur pratique religieuse. Du coup, pour la direction de son lycée, elle cessa d’être une adolescente mal dans sa peau pour devenir l’instrument d’une régression obscurantiste. Dans un climat obnubilé par le rejet de l’islam, tout fait farine au moulin… [1]

Paille et poutre

Parmi les vecteurs de la résistance à la mixité, il est courant de pointer les religions traditionnelles, comme le catholicisme et le judaïsme orthodoxe, dont le clergé est fermé aux femmes. Le cas de la franc-maçonnerie, et notamment du Grand Orient, sa principale obédience réputée progressiste, est plus troublant. Le mouvement laïque, dans lequel elle est historiquement inscrite, s’est engagé avec constance en faveur de l’émancipation féminine. Par exemple, l’encadrement de l’Université libre de Bruxelles, qui fut dans les années 1970 et 1980 le fer de lance des batailles pour le droit à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse, est presque intégralement maçon. Dans ces milieux, il n’est pas rare d’entendre railler le foulard islamique parce qu’il postulerait l’incapacité des hommes de maîtriser leurs pulsions s’ils devaient apercevoir les cheveux des femmes.

Or, le Grand Orient, comme la Grande Loge et la plupart des obédiences [2], est rigoureusement fermé aux femmes. Pour quelle raison ? Voici ce qu’en disait le maçon André-Michel Ramsay (1686-1743) en 1736 dans un discours tenu à la loge Saint-Thomas, dont l’intitulé complet est « Des qualités requises pour devenir franc-maçon et des buts que se propose l’Ordre ». Après avoir décrit « les débauches et l’intempérance » dans lesquelles s’achevaient immanquablement certaines assemblées mixtes du passé, Ramsay concluait ainsi : « C’est pour prévenir de semblables abus que les femmes sont exclues de notre Ordre. Ce n’est pas que nous soyons assez injustes pour regarder le sexe [le genre féminin, NDLR] comme incapable de secret, mais c’est parce que sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs. » Suit ce quatrain : « Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarmes / Ce n’est point un outrage à sa fidélité / Mais on craint que l’amour entrant avec ses charmes / Ne produise l’oubli de la fraternité. »

En 2009, un débat s’est ouvert au sein du Grand Orient de France et de Belgique qui a débouché sur une ouverture timide à l’initiation des femmes. Interrogé à ce sujet dans le quotidien bruxellois Le Soir (21 octobre 2009), le Grand Maître du Grand Orient de Belgique justifia cette prudence : « La tradition pèse. Certains frères éprouvent encore des difficultés à envisager la mixité. Pour ce qui me concerne, les sœurs sont des frères comme les autres. Mais le fait que les hommes souhaitent rester entre eux n’est ni illégal ni contraire aux droits de l’homme, ni méprisant. » À coup sûr, les mêmes propos tenus par un imam quelconque auraient déclenché des bordées de commentaires scandalisés ou ironiques. En revanche, la résistance à la mixité semble faire partie du paysage quand elle se manifeste dans une institution « bien de chez nous ».

Mais si la culture occidentale reste très en deçà de ses prétentions émancipatrices, une culture mécaniquement importée de certaines sociétés musulmanes fait la promotion d’un modèle encore beaucoup plus ségrégatif : méfiance de principe face à la mixité et hiérarchie des sexes comme norme générale sous couvert de complémentarité. (…) Ce refus d’une mixité émancipatrice s’enracine dans une histoire millénaire. Dans notre société mondialisée, celle-ci finira pourtant par s’accorder avec la nôtre, vis-à-vis de laquelle elle ne compte que quelques décennies de retard, ce qui n’est rien à l’échelle du temps long. Une fois encore, il nous faut reconnaître à quel point la différence des sexes nous trouble et combien il n’est pas anormal qu’elle suscite en retour des comportements de protection ou d’évitement, mis en œuvre tant par des hommes que par des femmes. Bref, si l’égalité des femmes et des hommes, en droit et en statut, doit s’imposer comme un absolu, il faut accepter que l’exigence de mixité soit plus relative, en la subordonnant à un objectif d’émancipation qui n’en est pas la conséquence automatique.

Mixité et domination masculine

Entre la mixité et l’égalité des sexes, les rapports sont loin d’être univoques. Si la ségrégation sexuelle autoritaire est bien une modalité de la domination masculine dans les sociétés traditionnelles, la mixité par elle-même ne remet pas en question cette domination, et celle-ci s’exerce d’ailleurs de façon particulièrement insidieuse dans les espaces mixtes, de la famille à l’entreprise en passant par l’espace public. Seule une minorité de femmes, le plus souvent socialement et culturellement privilégiées, peut prétendre s’en être complètement affranchie.

Les lignes bougent. Les distinctions prétendument naturelles qui justifieraient la ségrégation sexuelle se découvrent souvent pour ce qu’elles sont : des constructions sociales et culturelles. De nouveaux espaces s’ouvrent à la mixité, même s’il faut pour cela recourir à la technique controversée des quotas. Malheureusement, l’ouverture de tels espaces peut aussi permettre au machisme le plus vulgaire de se déployer, comme dans l’Italie de Berlusconi où la scène politique est effectivement devenue plus mixte via la « promotion canapé » de quelques anciennes reines de beauté. Le langage de la publicité a investi l’espace public « mixte » d’une forme d’hypersexualisation où se met en scène la rencontre entre, d’une part, une féminité soumise et offerte et, d’autre part, une virilité dominatrice qui paie et consomme. Cette hypersexualisation, qui se donne pour la norme la plus valorisante de la rencontre des sexes, tend à formater les corps et les consciences malléables des jeunes garçons et des jeunes filles. Si la mixité sert à ça, on peut comprendre qu’elle suscite des résistances.

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Extrait (légèrement modifié) de Henri Goldman, Le rejet français de l’islam, PUF, 2012, pp. 105-108.

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[1] Qu’en penserait François Hollande, qui affirmait avec fermeté dans son face-à-face avec Nicolas Sarkozy : « Il n’y aura aucun horaire de piscine qui sera toléré s’il fait la distinction entre les hommes et les femmes » avant d’entamer courageusement l’inévitable couplet sur la viande halal.

[2] À l’exception, bien entendu, de la Grande Loge Féminine, réservée aux femmes, et du Droit Humain, mixte.

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