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5.09.2010

Mon Gordel [propos d’un naïf ou d’un traître]

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En ce beau dimanche de crise politique, j’ai voulu me mêler aux cyclistes flamands du Gordel. Je peux en témoigner si besoin est : les participants ne ressemblent pas tous à Bart DW. Ils ne portent ni culottes de peau ni casques à pointe. Ils sont en général jeunes et sympas. Au lieu de concentration, dans le village de Rhode-Saint-Genèse, aucune manifestation à caractère politique, à part un vieux cycliste qui exhibait un panneau où la « Republiek Vlaanderen » faisait face à la « République de Wallonie » et que tout le monde ignorait.

Mais c’est le village lui-même qui m’a le plus frappé. À deux pas de Bruxelles, c’est un vrai village, avec des rues et des maisons mitoyennes plutôt modestes resserrées autour de l’église et de l’école. En fait il y a deux Rhode. Dans la commune, la majorité n’a basculé du côté francophone que depuis une vingtaine d’années. Les dernières élections communales de 2007 accordèrent 68% des voix aux listes francophones. Mais les deux populations ne se mélangent pas. Les francophones – en fait des « expats » bruxellois – se sont progressivement implantés le long de la chaussée de Waterloo [1] dans des lotissements déjà anciens conquis pour partie sur la forêt de Soignes où ils ont fait bâtir des villas à quatre façades selon un mode d’occupation du sol qu’on a appelé « rurbanisation » [2]. Pour leur part, les Flamands sont restés concentrés dans le village où il était encore possible de se loger pour pas trop cher. Le village est donc toujours majoritairement flamand. Et pourtant, alors que les francophones y sont peu nombreux, toutes les inscriptions commerciales sont indiquées dans les deux langues.

Je rentre à Bruxelles par Uccle en remontant la chaussée de Waterloo. Un grand panneau m’annonce en quatre langues que j’ai pénétré sur le territoire de la Région de Bruxelles-capitale. C’est la dernière indication multilingue que je verrai avant d’arriver chez moi. Dans le premier quartier commerçant que je traverse, celui du Fort-Jaco, pas un mot de néerlandais sur les devantures des magasins [3]. S’ils viennent jusqu’ici, les Flamands du village de Rhode auront quelques raisons de se dire : voilà ce qui nous attend si notre commune est absorbée par Bruxelles.

En avalant les kilomètres du retour, j’enrage une fois de plus contre ce « front francophone » qui a décidé de mettre l’extension de Bruxelles aux dites « communes à facilités » en tête de ses revendications. Comme toujours dans la surenchère nationaliste, ce sont les plus radicaux qui ont donné le ton et les autres ont suivi pour ne pas passer pour des francophones tièdes. Sans doute la plupart de nos personnalités politiques ont-elles finement estimé qu’il convenait de mettre la barre très haut, quitte à en rabattre dans la négociation. Mais le résultat fut catastrophique, puisque l’idée fut ainsi accréditée que le sort de quelques milliers de francophones socialement privilégiés dictait l’agenda politique des partis du Sud. Que la gauche se soit alignée sur cet agenda me reste spécialement en travers de la gorge. Ce qui se passe aujourd’hui est aussi le résultat de cet aveuglement.

Je me doute que beaucoup de ceux qui, à la lecture de ce billet, ne m’accuseront pas franchement de traîtrise se gausseront de ma naïveté. Ils auront peut-être raison. Derrière la crainte de la francisation que nourrissent, il me semble à juste titre, les habitants du village de Rhode, je n’arrive pas à voir les bataillons d’excités du Taal Aktie Komitee qui rêvent d’annexer Bruxelles à la Flandre. De même que je ne vois pas non plus les dangereux islamistes qui se camouflent derrière les innocents foulards des musulmanes. Ni les intentions génocidaires qui se cachent paraît-il derrière le plan arabe de paix entre Israël et la Palestine. Dans le même ordre d’idée, je n’ai jamais réussi à adhérer à la pétition de principe dégoulinant de bonne conscience selon laquelle « les miens » (en l’occurrence les francophones, les laïques et les Juifs) seraient par nature et par auto-proclamation les détenteurs exclusifs du Juste, du Bien et de l’Universel. La traîtrise ou la naïveté, ça doit être congénital chez moi.

•••

[1] Qui devait, selon un scénario farfelu, constituer le fameux corridor permettant de relier Bruxelles à la Wallonie.

[2] Contraction des mots latins rus (campagne) et urbs (ville). En fait ni l’un ni l’autre. Dans ce mode d’occupation du sol, le gaspillage de l’espace est maximal et la dépendance à la voiture démesurée.

[3] Pour les lecteurs non familiarisés avec la législation linguistique bruxelloise, je précise que, la Région bruxelloise étant officiellement bilingue, toutes les indications officielles y sont dans les deux langues. Ceci concerne notamment les plaques de rue, dont les caractères sont trop petits pour être déchiffrés si on n’a pas le nez dessus. Les inscriptions privées ne sont pour leur part tenues à aucune obligation et ne relèvent donc que du marketing ou de la courtoisie.

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