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28.12.2012

Monarchie : le débat n’aura pas lieu

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L’avenir de la monarchie est un « marronnier » : un sujet que les médias ramènent régulièrement à l’avant-plan en période creuse, avec un succès qui ne se dément jamais. Son avantage, c’est qu’un tel sujet intéresse un certain « grand public » friant de ragots tout en portant sur des enjeux politiques et qu’il est donc susceptible de rassembler, dans un grand brassage démocratique, la « Belgique d’en haut » de la rue de la Loi et celle d’« en bas » des cafés du Commerce. Aujourd’hui, c’est reparti.

Mais entre, d’une part, un ancien président du Sénat qu’on sait très attaché aux ors du protocole et, d’autre part, l’un ou l’autre sans-culotte en mal de guillotine, qu’en pense vraiment la majorité ? Les festivités à répétition autour des fiançailles, du mariage et de la multipaternité de l’héritier du Trône, l’évocation de ses improbables frasques et boulettes ainsi que de celles de son frère n’auront pas démenti un intérêt populaire bon enfant sans ferveur particulière. Les tentatives récurrentes de débusquer des « scandales » se sont transformées en pétards mouillés face à une opinion s’accommodant très bien de ce que Jean-Marie De Decker avait présenté un jour comme un théâtre subventionné.

Mais s’agissant des décideurs, des faiseurs d’opinion, y compris pour ce qui concerne la gauche de l’échiquier politique, on peut être plus affirmatif : la majorité est composée de « royalistes par défaut », même si, parmi eux, on ne trouvera personne pour affirmer que la monarchie est le régime le plus conforme à l’idéal démocratique. Et de fait, ni Écolo, ni le PS, qui revisitent régulièrement leur programme dans le cadre d’ateliers publics, n’ont abordé une seule fois ouvertement la question du régime, soit l’alternative « monarchie ou république ». Manifestement, pour eux, la question est « irrelevante », comme disent les Anglais.

S’il y a là manifestement du non-dit, c’est que tout n’est pas forcément dicible. Il reste toujours de l’archaïque dans la modernité. Comment apprécier le fait que la monarchie fasse obstinément partie du paysage dans quelques-unes des sociétés européennes les plus évoluées sur le plan démocratique : la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Danemark, la Suède, la Norvège et l’Espagne ? Soit, à cette dernière exception près, toute l’Europe du Nord, terre d’élection des droits humains et de la libération des mœurs, de la social-démocratie et de l’État providence. Dans ces pays qui n’ont connu ni révolutions ni dictatures, la monarchie a su accompagner en s’adaptant toutes les mutations sociétales qu’elle a, d’une certaine manière, sanctifiées au nom de la parcelle de sacré dont l’histoire l’a faite dépositaire. Dans ces conditions, la revendication républicaine ne saurait apparaître que comme une lubie, à laquelle en effet bien peu succombent.

Mais en Belgique, la monarchie, c’est à la fois plus et moins.

Plus car, dans cet État composite fait de Communautés et de Régions dont personne ne peut affirmer jusqu’à quel point elles ont encore le désir de partager une existence institutionnelle commune, le roi personnifie l’existence d’un point limite : pour qu’il existe, il faut que subsiste une manière de Belgique. Même s’il est intellectuellement possible de s’afficher républicain sans remettre en cause l’actuel cadre fédéral, il ne faut pas s’étonner que la contestation de la monarchie se manifeste surtout au sein des courants les plus autonomistes, qu’ils soient wallons ou flamands. Par contre, pour de nombreux partisans progressistes du maintien d’un État belge consistant, l’institution monarchique agit comme un antidote aux poussées nationalistes dont le danger s’affirme à nouveau un peu partout en Europe.

Moins car la monarchie belge est sans doute la dernière à avoir accepté de n’être qu’un ornement décoratif, qu’on peut éventuellement juger utile ou nécessaire, couronnant un système démocratique comme une cerise sur un gâteau. Là où les autres monarchies constitutionnelles ont épousé leurs sociétés, la nôtre est longtemps restée figée dans une position qui fut d’avant-garde en 1830 mais qui n’a pas beaucoup évolué depuis. Il lui reste une culture d’ancien régime qui se manifeste essentiellement par un militantisme philosophique dont elle commence seulement à se défaire. Mais cet espace lui est concédé par un système hybride qui contraint le roi à contresigner des propositions gouvernementales qu’il ne partage pas nécessairement, ce qui n’est ni digne ni confortable et pour le gouvernement et pour le roi.

Mais le débat n’aura pas lieu. Avant d’être une question politique, la question royale est une question symbolique. Et le propre de la fonction symbolique, c’est qu’elle ne résiste pas à être totalement dévoilée. Pourtant, la dynastie belge doit encore évoluer et rattraper le temps perdu pour se conformer à l’image des autres monarchies bourgeoises et consensuelles d’Europe du Nord. Cette évolution se fera, sans doute sans grand tapage. Le paradoxe, c’est qu’elle dépendra largement de l’énergie qu’y auront mise des républicains de conviction, comme il en existe tout de même quelques-uns dans le monde politique. Car ce sont les seuls qui ne se satisfont pas du statu quo sous le prétexte, peu contestable pourtant, qu’il y a des choses plus urgentes à faire.

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À quelques retouches près, cet article a été publié le 16 juin 2002 dans La Libre Belgique, en présentation du thème du n° 25 de Politique (« La Belgique, une monarchie par défaut »).

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