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28.03.2016

Mythifions un peu moins sur les artistes et les journalistes !

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Ceci n’est ni une pipe, ni une question stupide… N’est-il pas à l’heure actuelle logique que le pouvoir politique n’accorde pas plus d’attention à la culture ? Que faudrait-il pour que cela change radicalement ?

Sûrement pas le terrorisme, puisqu’on concentre tous les moyens sur ce qu’on nomme la protection des citoyens et sur la répression. Et rien (du moins au niveau financier sans lequel les beaux projets ne sont que mirages) pour la prévention dont l’instruction, l’éducation populaire et la culture sont les outils cardinaux.

Quant au lobbying des créateurs et de leurs sociétés de droits d’auteurs, on voit bien que leurs manifestations d’intermittents ou leurs multiples lettres ouvertes signées par quelques célébrités ne mènent qu’à éventuellement partager autrement les miettes de moins en moins nombreuses, mais sûrement pas à développer à un niveau national ou européen les financements culturels, ni à donner à la culture sa place qui lui revient dans notre société dite humaniste.

Mais alors, qu’entreprendre autrement pour changer cette maudite situation ? Créer une structure qui permette au quotidien, sur le long terme, au public de faire respecter ses droits culturels.

Appliquer les mêmes droits que ceux déjà conquis ailleurs commercialement

Dans bien d’autres domaines de la vie sociale, des contre-pouvoirs de citoyens deviennent notamment auprès du monde politique les ambassadeurs des droits à conquérir ou à faire respecter dans leur secteur d’activité : comités de quartier, ligues des familles, conseils de la jeunesse, associations environnementales, groupement de consommateurs tels que « Test-Achats » ou « Que choisir ? ». Les avancées conquises ainsi progressivement (mention des ingrédients avant consommation, étiquetage, date de fraîcheur, mention du prix, etc.) n’ont jamais été adaptées aux matières qui se vendent aussi mais qui ont un supplément d’âme (comme la culture ou les médias). Or, c’est à partir de ces balises que les plaintes du public peuvent se construire, et donc que les associations d’usagers peuvent émerger (le fond de commerce de celles-ci étant souvent d’aider le public dans ses démarches lorsque ses droits n’ont pas été respectés).

Voici quelques exemples concrets. En culture, on annonce généralement les « ingrédients positifs » et pas les « colorants » alors que dans le secteur commercial traditionnel tous ces éléments doivent être indiqués (par exemple : la posologie pour les médicaments). Telle comédie musicale n’indique pas dans sa promotion qu’elle utilise du play-back (une bande orchestrale) alors que telle autre affiche fièrement qu’une quinzaine de musiciens de jazz seront sur scène. Pire, pour la première, on promeut la séance qui se déroulera à Bruxelles sans orchestre avec un clip tourné à Paris où de nombreux musiciens accompagnent chanteurs et danseurs sur scène.

Le même principe prévaut pour les médias. On sait que le public adore le direct et donc les télés incrustent le mot « direct » sur un coin de l’écran mais plus rien n’est indiqué quand c’est du différé. Lorsque David Pujadas propose dans le JT de 20H de France 2 une interview qui a été préenregistrée, il ne l’indique au téléspectateur qu’après que cette séquence soit diffusée, jamais dans son « lancement ». Ce n’est pas innocent. Conviendrait-il d’indiquer les ingrédients avant ou après la consommation du public ?

Quant aux prix… Autrefois, ils étaient mentionnés sur les affiches. Ce n’est plus le cas et l’espace qui leur était réservé est occupé désormais pour publier les sigles des sponsors. Résultat : voilà un droit en moins pour les usagers, celui de pouvoir comparer les prix culturels lorsqu’ils se promènent en rue.

Plein d’éléments ne sont pas définis, ce qui permet sans cesse d’appauvrir les rares acquis du public. Ainsi, il faudrait mieux préciser dans les textes réglementaires le sens de bien des mots. Par exemple « senior ». Celui-ci devrait se définir par un âge précis une fois pour toute. Pour la majorité des musées belges, une réduction leur était accordée quand ils avaient 60 ans. Le ministre Paul Magnette (PS) a décidé pour 2013 de ne plus attribuer cet avantage qu’aux plus de 65 ans pour les musées fédéraux. Le ministre Didier Renders (MR), quant à lui, vient de m’indiquer qu’il n’avait pas l’intention de revenir sur la décision prise récemment par BOZAR (le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles) de considérer comme seniors les visiteurs âgés de 67 ans et plus.

Que des « juge et partie », et pas de « contre-pouvoir » d’électeurs

En fait, le personnel politique, dans le domaine culturel, n’a face à lui quasiment que les « professionnels », les « juge et partie ». Il est certain que ceux-ci seraient bien plus crédibles si le public, si les usagers de la culture, si les électeurs élevaient aussi la voix pour revendiquer plus de moyens pour la culture et moins pour d’autres matières (l’armée, le nucléaire, etc.).

Les pessimistes répondront : illusion ! En attendant, on n’a jamais essayé. D’où l’urgence à s’atteler à mobiliser le public via des associations d’usagers culturels à développer : associations d’acheteurs de tickets de spectacles, de visiteurs de musées, de téléspectateurs, de lecteurs de la presse écrite, etc.

Ces associations naissent difficilement car tout le monde a besoin de culture comme de pain et donc mythifie sur ses « très chers créateurs préférés ». Tant le public, que les journalistes et que, bien souvent, les artistes eux-même. Et, bien entendu, le personnel politique.

Dans le meilleur des cas, lorsque le public devient actif, il prend la défense de l’artiste (que les chanteurs de chez nous puissent gagner leur vie normalement) ou du journaliste (défendons sa liberté d’expression). Tout ceci est très bien, mais, en attendant, ce public est distrait du combat pour ses propres droits (prévente de plus en plus hâtive, tarification en hausse, suppression de gratuités comme celles du festival bruxellois « Brosella Folk & Jazz » ou du festival « Verdur Rock » de Namur, etc.).

Si le public culturel parvenait à s’organiser, il pourrait ralentir ou mettre fin à une industrialisation trop prégnante qui, petit à petit, réduit de plus en plus le « supplément d’âme » de notre culture et de nos médias. Avant qu’il ne soit trop tard !

Il ne faut pas être fataliste. Tout ceci n’est point blabla d’intellectuel ou vœux pieux. Là où des combats d’usagers se développent, et souvent jusqu’à présent sans aucun moyens financiers, des victoires concrètes se célèbrent. Je n’en veux que deux exemples.

- À Paris, c’est par la pression citoyenne, que le Musée d’Orsay a été obligé de renoncer à son interdiction imposée unilatéralement (sans dialogue préalable avec les visiteurs) de photographier les œuvres de son fond permanent.

- Dans la partie francophone de la Belgique, tous les acteurs culturels subventionnés sont obligés d’appliquer depuis le 3 février 2006 un « Code de respect des usagers culturels » en 15 points. Parmi ceux-ci, un droit essentiel généralement bafoué de façon systématique (envoi d’un accusé de réception, mais pas de réponse détaillée) et qui, pourtant, constitue le fondement matériel permettant le dialogue entre producteurs culturels et public : « (L’organisateur doit) répondre de manière circonstanciée aux plaintes écrites des usagers qui lui sont adressées, dans les trente jours de leur envoi ».

Naguère, c’était plus difficile. Pour tout combat, on devait dépenser de l’argent pour imprimer un journal, pour acheter des timbres poste… Aujourd’hui, grâce à internet et aux réseaux sociaux, davantage s’avère possible.

Sept combats européens concrets

Il convient donc, lorsqu’on parle du public, de ne plus uniquement penser « rendre créatif l’usager amateur ». Il faut aussi lui permettre de participer à l’évolution économique de la culture. Car les marchands transforment insidieusement, jour après jour, nos pratiques culturelles. Le plus regrettable, c’est que bien souvent, la culture alternative – et les ministères aussi – reprennent, un peu plus tard, petit à petit à leur compte également ces évolutions, comme si elles étaient « normales », « naturelles », ce qui est un non-sens absolu. L’abusé étant le plus souvent le public.

J’exagère ? En très peu de temps, trois nouvelles pratiques ont été plutôt discrètement mises en place aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles :
- augmenter fortement le droit d’entrée des expositions temporaires, le ticket permettant d’utiliser sans supplément l’audio-guide. Il s’agit d’une « vente forcée » habilement présentée.
- l’entrée des expositions temporaires est désormais plus chère pendant le week-end, ce qui constitue une pratique qui discrimine travailleurs et étudiants
- il est interdit de dessiner ou de prendre des notes (au Musée Magritte et dans les expositions temporaires des autres musées).

Bien entendu et hélas, les médias traditionnels font rarement le suivi de pareils dossiers, ce qui ne permet guère de sensibiliser le public à tant de problèmes qui influent pourtant directement sa consommation culturelle journalière.

Il y a bien du pain sur la planche. À un niveau européen, je conseillerai dès aujourd’hui d’entreprendre de multiples combats concrets parmi lesquels :

  1. (ré)indiquer les prix des places dans la promotion des activités culturelles afin que le public, lorsqu’il se promène en rue, ait à nouveau le droit en regardant l’affichage de comparer les tarifications ;
  2. s’opposer à toute discrimination de la population active : par exemple, exiger que les bibliothèques publiques soient accessibles chaque semaine au moins 20% de leur temps d’ouverture en nocturne ou le week-end ;
  3. suppression de la publicité et du sponsoring dans les médias publics, avec compensation financière par l’état qui serait invité à taxer davantage les publicitaires en vertu du principe pollueur-payeur ;
  4. n’autoriser le début d’une prévente de tickets de spectacles (festivals d’été, par exemple) qu’au moment où la programmation est définitive et entièrement dévoilée au public, et de toute façon pas plus de six mois avant le début du déroulement de l’activité (en Belgique, pour des artistes comme Aznavour, on en est à 13 mois !) ;
  5. opter à un niveau européen pour la gratuité des musées chaque premier dimanche du mois (comme cela se passe déjà en France, au Portugal, en Belgique, etc.) et débloquer des fonds pour médiatiser chaque mois cet avantage pour tous ;
  6. obliger les organisateurs culturels à répondre par écrit dans le mois et de façon circonstanciée (c’est-à-dire détaillée) aux plaintes écrites des usagers qui leur sont adressées ;
  7. opter pour une refonte généralisée des textes imprimés sur les tickets avec suppression de phrases léonines et intimidantes pour l’usager telles que « le ticket n’est ni échangé, ni remboursé ». Obligation d’y indiquer les adresses postale et internet auxquelles le public peut écrire en cas de désagrément.
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