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18.11.2012

Ne pas importer le conflit… Et pourquoi pas ?

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Le 16 novembre, alors qu’une nouvelle escalade militaire autour de Gaza est déjà bien engagée, les deux coupoles des organisations juives de Belgique – le Comité de concertation des organisations juives de Belgique [1] et le Forum anversois – publient un communiqué où ils affirment soutenir « l’exercice de légitime défense d’un État de droit comme Israël ». Le communiqué, qui ne manifeste aucun doute quant aux responsabilités du nouveau massacre qui s’annonce, nous met pourtant en garde : « L’importation du conflit du Moyen-Orient se transforme trop souvent en recrudescence dangereuse de l’antisémitisme par des confusions et amalgames introduits sans nuance ni respect de la vérité ». Annonçant la nouvelle, Le Soir commente : « Ces lignes ne crisperont-elles pas au contraire la communauté musulmane de Belgique à un moment où on parle à nouveau chez nous d’une telle “importation” ? Le risque est bien réel. » En effet… [2]

Résumons le tableau, sans remonter trop loin dans le temps. En 2009, Israël se dote du gouvernement le plus à droite de toute son existence, sous la férule de Benyamin Netanyahou [3]. Ce gouvernement ne fait pas mystère de sa volonté d’arrêter la comédie d’un processus de paix qui se réduit pourtant à un simulacre de négociations perpétuelles pendant que la colonisation se poursuit de plus belle. Sous la pression américaine, il fera mine de se rallier à la solution à deux États (une formule rituelle de plus en plus creuse), ce qui ne changera strictement rien sur le terrain. Sur le plan international, Obama déçoit les promesses du discours du Caire et en revient au traditionnel soutien américain inconditionnel à l’égard de l’État hébreu. La lâcheté européenne ne se dément pas, avec le dernier épisode d’un François Hollande demandant la reprise des négociations sans le préalable basique de l’arrêt de la colonisation, une position en recul par rapport à Sarkozy et qui est une honte pour la gauche. De leur côté, les « institutions représentatives » de la communauté juive (Crif en France – lire ici son communiqué –, CCOJB et Forum en Belgique) s’en tiennent à leur ligne traditionnelle : on défend tout ce que fait le gouvernement israélien, quoi qu’il fasse et quel que soit ce gouvernement.

Flash back. En 1997, Netanyahou était déjà Premier ministre. Le 4 septembre, à 15 heures, dans le centre de Jérusalem, un attentat suicide fit exploser Smadar Elhanan, 14 ans. Sa mère, Nurit Peled, fille de l’ex-général Matti Peled, figure de proue des pacifistes israéliens, fut autrefois la condisciple de Netanyahou, alias « Bibi ». Au nom de leur ancienne amitié, « Bibi » l’appela pour lui adresser ses condoléances. Dans un long texte émouvant recueilli par le journaliste Amnon Kapeliouk pour Le Monde Diplomatique, elle raconte sa réaction : « Je lui ai dit : “Bibi, qu’as-tu fait ?”. Il a essayé de se défendre, mais en vain. Car je considère son gouvernement comme coupable, indirectement, de la mort de ma fille et de tous ceux qui ont perdu la vie dans des circonstances similaires. Sa politique est une provocation permanente contre le peuple palestinien. Elle a poussé les kamikazes à commettre ces actes terroristes odieux qui ont coûté la vie à des innocents, dont ma fille Smadar. (…) Comment devrait réagir un Palestinien dont la maison a été dynamitée par les forces d’occupation ? Des milliers de maisons ont été détruites arbitrairement depuis trente ans dans les territoires occupés, sans parler des villages effacés au lendemain de la guerre de 1967. Et que devrait faire un agriculteur dont les oliviers sont arrachés pour faire place à une colonie juive ? » Un texte à lire et à relire en entier.

Ceux qui attisent l’antisémitisme, ceux qui alimentent à plein jet la haine qui anime la jeunesse de Palestine et celle de nos quartiers populaires siègent au gouvernement de « la seule démocratie du Moyen-Orient ». Leurs complices sont ceux qui, chez nous, les approuvent, se taisent en regardant leurs pieds ou s’emberlificotent dans des postures d’équidistance qui renvoient dos à dos l’occupant et l’occupé, pour ensuite venir donner des conseils de modération à sens unique. « Ne pas importer le conflit du Moyen-Orient »… Et pourquoi pas ? En quoi la solidarité active avec un peuple opprimé est-elle déplacée ? En quoi la mise en cause de ceux qui justifient cette oppression est-elle inopportune ? La seule restriction, c’est qu’ici on n’est pas en guerre et que le conflit doit pouvoir être transposé selon les règles du débat démocratique et en respectant la paix civile. Sans doute faudra-t-il expliquer aux jeunes musulmans de Bruxelles [4] qu’ils doivent « éviter les amalgames » et que les Juifs d’ici, pris globalement, ne sont en rien responsables des crimes perpétrés par des Juifs de là-bas, même quand, via leurs représentants non élus, ils donnent l’impression trompeuse de les soutenir à tous les coups. Il faudra… Mais franchement, avec tous ces Tartufe adeptes du « deux poids deux mesures », on n’est pas aidé.

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[1] Dont fait partie le Centre communautaire laïc juif, qui se définit comme sioniste de gauche et qui se partage les faveurs du PS et du MR.

[2] Le Soir aurait pu annoncer qu’au même moment, l’Union des progressistes juifs de Belgique publiait un communiqué allant tout à fait dans l’autre sens. L’UPJB est sans nul doute une organisation minoritaire, mais sa seule existence suffit à casser l’idée reçue qui fait de chaque Juif un soutien inconditionnel de tout ce qu’entreprend Israël. C’est suffisamment important pour être systématiquement relevé.

[3] Voir cet ancien billet sur ce blog.

[4] Aujourd’hui (note ajoutée le 20 juillet 2014), cette formulation me semble très réductrice. Elle exprime une forme d’assignation identitaire alors que le groupe ainsi désigné a fait depuis la preuve de sa maturité face au risque d’amalgames.

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    Nous sommes typiquement au sein d’une situation totalement instable, comme vous l’expliquez si bien tout cela ne pourra pas durer indéfiniment. Malheureusement, j’ai peur de (...)
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  • Qu’est-ce qu"Importer" ? Posté par Tom Goldschmidt, le 18 novembre 2012
    En fait, quitte à être à ma surprise d’accord (apparemment) avec le CCOJB, je ne suis pas pour qu’on "importe le conflit". Mais il faut s’entendre sur le mot. "Importer" ne me (...)
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  • Ne pas importer le conflit… Et pourquoi pas ? Posté par Jean-Jacques Jespers, le 18 novembre 2012
    Evidemment, évidemment, cher Henri... Il devient de plus en plus désespérant de tenir ce langage de raison face à la morgue des vainqueurs et à la passion morbide des suiveurs. (...)
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