C’est entendu, le dénommé Breivik est détraqué quelque part. Mais sa folie est, comme c’est souvent le cas, structurée par un délire logique. Et lui-même s’est chargé d’exposer en long et en large les idées qui l’ont inspiré. Du coup, tous les plus ou moins respectables penseurs cités dans la logorrhée du criminel se récrient : il m’a mal lu, je n’ai pas voulu ça…, et tutti quanti. Évidemment, ce n’est jamais très agréable d’être associé à Ben Laden, fût-il cette fois-ci blond aux yeux bleus. À chacun son tour…
Il est mille fois légitime de mettre le discours populiste ambiant devant ses responsabilités morales. Mais il ne faudrait pas que certains « démocrates » en profitent pour se dédouaner à bon compte. Car entre le préjugé banal et le crime, il n’y a sans doute pas de lien direct, mais toute une chaîne de causalité complexe qui fonctionne comme la théorie des dominos, comme une pierre qui roule ou comme le battement d’ailes du papillon. Qui peut jurer ne jamais avoir, par conformisme ou par lâcheté, alimenté ce rejet de l’islam qui vient, par glissements successifs, de déboucher sur un crime abject ? Comme le déclare le syndicaliste Felipe Van Keirsbilck, sur le site de la Centrale nationale des employés (CSC), « Dans les ingrédients dont il s’est servi, il y a les ressources d’Internet, il y a des armes … et il y a de la tolérance ou de la complaisance de bien des médias ou des partis pour une islamophobie "modérée" ». Or, cette « islamophobie modérée » est devenue la chose la mieux partagée du monde.
Et pas seulement à droite. Écoutons Philippe Moureaux [1], interrogé dans Le Soir pour le 30e anniversaire de la loi antiraciste : « La gauche n’ose plus défendre ses valeurs. Elle est d’une timidité sur ces sujets ! Cela, c’est une régression, peut-être plus inquiétante, plus de fond. Il y avait une époque où les partis de gauche, sur des sujets pareils, même à contre-courant de l’opinion publique, osaient ! Maintenant, on fait un sondage, beaucoup de gens n’aiment pas les étrangers et, du coup, on n’ose plus trop défendre les grands principes ». On me dira sans doute que je mélange tout, la haine des étrangers et la critique d’une religion. Mais ce « mélange », tout le monde le pratique désormais et chacun comprend très bien qui est visé quand on s’en prend aux musulmans – en veillant, bien entendu, à toujours distinguer les « musulmans modérés » (lisez : « modérément musulmans ») des « musulmans extrémistes ». Ça me rappelle, de l’autre côté du spectre des hypocrites, ceux qui ne s’en prennent pas aux Juifs, mais aux sionistes [2]. Il suffit pourtant d’écouter les délires d’un Dieudonné, d’un Soral ou d’un Yahya Gouasmi pour ne pas être dupe du procédé [3]. Bizarrement, beaucoup de belles âmes se rendent compte de la grosse ficelle d’un côté et pas de l’autre.
Il n’y a pas que de la lâcheté, comme dans cette honteuse affaire de la loi « anti-burqa ». C’est triste à dire, mais ce sont aussi des intellectuels emblématiques de la gauche qui ont alimenté et légitimé une méfiance de principe face à l’inscription de l’islam dans l’espace européen. Écoutez Michel Onfray, naguère partisan d’Olivier Besancenot, aujourd’hui de Jean-Luc Mélenchon : « L’islam est un problème. Si vous lisez le Coran (ce qu’Onfray a manifestement fait attentivement, en comparant les traductions – HG), si vous lisez la vie du Prophète ou les hadiths (idem), on n’est pas du tout dans une logique républicaine, mais misogyne, phallocrate. On n’est pas dans une logique cosmopolite, on est dans l’antisémitisme. On est dans la haine de l’étranger. On n’est pas dans une logique pacifiste, on défend la peine de mort, on défend l’égorgement des infidèles [4]. » Oui, sans doute, on peut trouver ça dans le Coran. Et, je vous l’assure, aussi dans le Talmud, ce dont certains ont déduit il n’y a pas si longtemps l’« essence » du juif éternel de la même manière qu’Onfray déduit d’un texte plus que millénaire l’« essence » des musulmans d’aujourd’hui. Mais, évidemment, estimer que ce grand philosophe de la gauche radicale aurait ne fût-ce qu’une once de responsabilité dans le crime d’Oslo serait une immonde calomnie, et je ne m’y risquerai donc pas.
Que ce soit par adhésion, par lâcheté, par hypocrisie ou par démagogie, beaucoup ont alimenté la névrose collective que d’aucuns nomment « islamophobie » et dont la pente criminelle vient d’être démontrée. Que chacun fasse à cet égard son examen de conscience.
•••

RSS

