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27.02.2011

"Not in my name" : éloge des traîtres

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Les traîtres sont-ils des héros ou des salauds ? La réponse dépendra de l’appréciation qu’on porte sur qui est trahi et au profit de qui. À la Libération, on ne s’est pas privé de faire leur fête aux collabos tandis qu’on aurait bien élevé une statue aux Allemands qui, au péril de leur vie, filèrent des tuyaux à la Résistance ou cachèrent des évadés.

Là, les choses sont claires. Il y a les bons et les mauvais et toute personne douée de conscience morale peut se repérer. Mais ce n’est pas toujours le cas. Le juste et le bien se répartissent généralement de façon beaucoup plus subtile entre les protagonistes, au point que, souvent, un tiers neutre aurait du mal à s’y retrouver. Mais du côté des acteurs, quand on est pris dans un jeu de rapport de forces, il n’y a plus de place pour la nuance. Il faut faire bloc, mobiliser son camp et décrédibiliser l’adversaire. La part de vérité qu’il y aurait éventuellement du côté de ceux d’en face, il ne faut surtout pas la reconnaître, ça risquerait de miner le moral des troupes. Feu sur les hésitations et les états d’âme, et allons sabre au clair à la bataille. Plus tard, évidemment, quand il s’agira de conclure la paix sur autre chose que des cimetières, on constatera les immenses dégâts que la surdité et l’aveuglement réciproques auront commis.

Cette posture, la posture nationaliste, pétrie de bonne conscience, a pour devise « With God on our side ». Au fil de l’histoire, on lui doit de nombreux massacres vertueux. C’est déjà ce que dénonçait ce beau couplet de l’Internationale face aux fauteurs de guerres prétendument patriotiques : « S’ils s’obstinent, ces cannibales / À faire de nous des héros / Ils sauront bientôt que nos balles / Sont pour nos propres généraux ». À la veille de la grande boucherie de 14-18, l’Internationale socialiste, inspirée notamment par Jaurès, s’engagea à briser la logique nationaliste en opposant la grève générale à la guerre qui s’annonçait. Mais la surenchère nationaliste fut trop forte et les socialistes français et allemands finirent par voter les crédits de guerre, chacuns de leur côté. Oui, c’est vraiment dur de résister.

L’antidote, c’est « Not in my name ». Même s’il n’est porté que par une poignée de personnes. Et même – c’est encore plus méritoire – s’il n’a pas d’emblée un équivalent dans l’autre camp. C’est un exercice que, avec d’autres Juifs pacifistes, nous pratiquons régulièrement pour dénier à l’État d’Israël le droit de s’exprimer en notre nom. Ce faisant, ce n’est pas uniquement pour la justice que nous agissons, pas uniquement par solidarité ou compassion avec un peuple écrasé dans sa chair et sa dignité. Mais c’est aussi pour préserver les chances d’une possible cohabitation dans le futur.

Bien sûr, à l’échelle du moyen-orient, le champ de bataille que constitue la Belgique n’est qu’une aimable parodie. Ce qui rend d’autant plus dérisoire l’affrontement quasi-ethnique qu’on a laissé s’y installer. Pour en sortir, il faudra bien qu’une désescalade s’enclenche des deux côtés, ce dont d’ailleurs chacun convient volontiers en privé… à condition que ce soit « l’autre » qui commence.

C’est le monde culturel flamand qui a commencé, brisant l’Union sacrée du « Front Nord ». Applaudissements en provenance du « Front Sud », mais aucun geste symétrique n’est venu, personne de ce côté n’osant lever le petit doigt de peur de déplaire à… à qui, au juste ? Bref, ce fut le silence, ce dont s’est plaint amèrement Jan Goossens, le directeur du KVS dans cette chronique du Soir. L’initiative à laquelle j’ai participé, en signant un texte intitulé « Pas en notre nom ! … et pour les francophones la même chose » publié simultanément dans Le Soir et De Standaard, est un réponse à cet appel. Il me semble qu’ainsi, nous avons fait œuvre utile et ouvert un sillon que d’autres pourront maintenant creuser.

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Post-scriptum 1

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On sait que les forums des journaux font rarement dans la dentelle. Sous le couvert de leur anonymat, certains se déchaînent. C’est le site de la Libre Belgique qui abrite la meute la plus nombreuse de courageux anonymes. Pour accéder à un florilège de leur prose en réaction à un commentaire du texte « Pas en notre nom… », cliquez sur le corbeau.

Je me suis toujours demandé pourquoi des journaux sérieux, si sourcilleux de leur image quand il s’agit de leur version « papier », pouvaient être à ce point indifférents au torrent de vulgarité qui se déverse dans un espace qu’ils mettent à la disposition de n’importe qui sans aucun contrôle. Et encore, on ne parlait pas ici des musulmans ou des sans-papiers…

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Post-scriptum 2

On pourrait s’étonner du profil contrasté des signataires qui n’appartiennent manifestement pas tous à ma famille de pensée selon les distinctions classiques entre la gauche et la droite. Ça ne m’a posé aucun problème. Bien au contraire. Je dois bien prendre acte que sur la question institutionnelle bruxelloise, ces distinctions ne sont absolument pas opératoires. J’y suis habitué : c’est exactement la même chose sur les questions de laïcité et de diversité culturelle.

Dans une société démocratique (et la nôtre l’est dans une honorable mesure, toute capitaliste qu’elle soit), les clivages sociaux et culturels s’enchevêtrent suffisamment pour nourrir des convergences qui peuvent dérouter les amateurs de pensée binaire. Pour rester dans le cadre bruxellois, on pourra ainsi s’étonner de voir s’opposer autour d’une certaine conception du développement économique de la ville la FGTB et le grand patronat d’une part, la CSC, les classes moyennes et Inter-Environnement de l’autre. Ce qui n’empêche pas le Front commun syndical de très bien fonctionner par ailleurs…

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