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28.10.2013

"Nous sommes les 99%". Pas encore…

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Ce slogan, popularisé par le mouvement américain Occupy Wall Street et repris un peu partout [1], me trouble depuis le début. Il part du constat suivant : 1% de la population (au niveau mondial et sans doute au sein de chaque société particulière) monopolise plus de 50% des richesses. Si elles étaient réparties plus équitablement, les politiques d’austérité ne seraient plus nécessaires. Mais pour y arriver, il faut évidemment que les 99% prennent conscience de leur force collective et fassent bloc.

Amorce de ce mouvement en Belgique : les « Acteurs des temps présents », issus du « monde agricole, syndical, culturel, associatif… » qui se sont réunis à l’ULB le 14 octobre pour « refuser l’austérité qui frappe les citoyens dans leurs projets, leur métier, leur vie et entendent mener des actions dans un front commun encore inédit ». On y retrouva des syndicalistes, des agriculteurs, des environnementalistes, des artistes, des défenseurs des droits de l’Homme, chacun plaidant pour « sa chapelle » mais en pointant l’ennemi commun, le fameux 1% et, accessoirement, le monde politique incapable de le mettre au pas.

D’où vient mon malaise ? De ce constat : la montée des angoisses sociales, effectivement perceptible dans tous les secteurs de la société, ne débouche pas du tout sur une « convergence des luttes », mais sur leur émiettement. L’idée qu’elles pourraient mécaniquement s’additionner en pointant un ennemi commun, cela ne fonctionne pas. Car dans une société éclatée, les 99% n’ont aucune homogénéité, ni sur le plan social, ni sur le plan culturel. Ce fait peut être masqué tant qu’on se partage le gâteau virtuel à récupérer sur le 1% de super-riches, ce qui permettrait de façon rhétorique de satisfaire tout le monde à la fois. Mais les choses ne se passeront pas ainsi, car il n’y aura pas de grand soir fiscal. Et même dans cette hypothèse, on constaterait vite que certaines revendications sociales sont rigoureusement contradictoires (comme, par exemple, de diminuer en même temps le coût de l’énergie et l’empreinte écologique).

Coaliser 99% de la population ? Ce serait déjà très bien si on pouvait en coaliser 60% autour d’un projet de développement alternatif, ce qu’on appelait auparavant un « bloc historique », dans le but, comme l’esquisse Elisabeth Gauthier, directrice d’Espaces Marx (France) dans une tribune, de « bâtir les fondements d’un nouveau bloc social ayant la capacité de générer une majorité de changement ». Cela demande un travail de fond et de longue haleine, car, constate-t-elle, c’est « au sein des classes subalternes que l’hégémonie dominante développe des trésors d’ingéniosité pour faire vivre toutes les divisions possibles et imaginables, entre plus et moins pauvres, entre “méritants” et “assistés” entre Français et étrangers, entre salariés de différents statuts, entre populations de différents territoires, générations, religions ».

Les inégalités de ressources et de revenus produisent une diversité d’aspirations et nourrissent de la concurrence matérielle et symbolique « au sein du peuple ». C’est là que « le concept de la lutte pour une nouvelle hégémonie culturelle comme élément central de la stratégie politique prend tout son sens ». Et là, la gauche n’a pas terminé le travail sur elle-même. Par exemple, est-on sûr que la revendication d’une hausse du pouvoir d’achat est compatible avec le maintien d’un environnement sain pour les humains d’aujourd’hui et de demain ? Et qu’il est opportun que le mouvement social alimente sa propre division en participant à la mise à l’écart de sa composante musulmane ?

•••

[1] Comme dans le dernier édito de Nico Cué, secrétaire général des métallos de la FGTB.

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    Las, la gauche radicale reste majoritairement persuadée que seule une conspiration malveillante empêche ces 99% de prendre conscience de leur intérêt commun qui pourtant devrait (...)
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  • "Nous sommes les 99%". Pas encore… Posté par sbouquin, le 28 octobre 2013
    Le mérite de l’idée 99% est de montrer que nous pouvons être majoritaire. Ce n’est pas rien. Castoriadis disait "Objectivement, 93% ou 95% de la population n’ont pas intérêt à (...)
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  • "Nous sommes les 99%". Pas encore… Posté par Stany Grudzielski, le 28 octobre 2013
    Je pense aussi que, à supposer même que ces 99% partagent un intérêt objectif commun (ce qui est loin d’être acquis puisque, comme l’indique Henri, il existe parmi ces 99% une (...)
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    • "Nous sommes les 99%". Pas encore… Posté par Henri Goldman, le 28 octobre 2013

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