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23.11.2015

Nouveaux choix lamentables du Musée de l’Armée

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Trois attraits majeurs de ce vénérable musée pour ceux et celles qui s’intéresseraient peu aux uniformes militaires, aux médailles, aux armes et aux canons : une collection unique de 130 avions dans une immense halle de fer et de verre, hélas non chauffée en hiver, datant des années 1900, l’un des plus beaux panoramas de la ville à découvrir du haut des Arcades du Cinquantenaire auquel on a accès par un ascenseur et une exposition sur la résistance, le fascisme, etc.

Hélas, le Musée de l’Armée mettra fin, début 2016, à plus d’un siècle de gratuité quotidienne. C’est dramatique : il ne pourra sans doute plus jamais affirmer qu’il attire énormément de visiteurs car il va perdre ses usagers WC. Il était de notoriété publique que les autocars de touristes y organisaient leurs arrêts pipi (l’esplanade permettant un parking aisé). Et il fallait franchir le tourniquet qui mémorisait le nombre d’entrées pour avoir accès au petit endroit. Donc, pour les statistiques, 1 pisseur(euse) = 1 visiteur(euse). Comme quoi les chiffres de fréquentation des musées méritent toujours d’être analysées ! Et il existe donc vraisemblablement moins de militaristes dans l’âme qu’on ne l’imaginait.

Soyons davantage sérieux, en sept points concrets.

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Autre hécatombe en vue pour ce Musée de l’Armée en terme de fréquentation : il me semble bon de rappeler ici (ces chiffres étant si rarement rappelés par nos médias traditionnels) que lorsque les Musées d’Art Ancien et Moderne de Belgique (avec, à l’époque, tous les Magritte) sont passés du gratuit au payant en 1997, il n’a pas fallu attendre plus de cinq ans pour qu’ils perdent plus des deux tiers de leurs visiteurs : plus précisément, on est passé de 953.316 à 306.321 entrées par an. Les touristes ont continué de les fréquenter, mais la population locale beaucoup moins : un drame en terme de démocratisation culturelle.

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Quelle est la « norme » au niveau international : le gratuit ou le payant ? C’est bien la « gratuité quotidienne » que l’on peut considérer sans doute comme un droit du public. En effet, depuis longtemps, les cinq ou six musées (selon les années) les plus visités dans le monde sont gratuits tous les jours (à l’exception du Louvre à Paris).

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La justification présentée pour expliquer cette suppression de la gratuité quotidienne du Musée de l’Armée : grâce aux entrées payantes, on va pouvoir réaménager, restaurer l’espace muséal qui en a bien besoin. C’est ce qu’on avait également fait miroiter en 1997. Mais Yvan Ylieff (à l’époque, PS et ministre fédéral de la politique scientifique) diminua à la même époque de 7 millions de FB la dotation de ces Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (voir article paru dans La Libre Belgique, le 29 mars 1997).

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L’une des conséquences les plus néfastes du passage du « tout gratuit » au « tout payant » n’apparait pas dans le débat qui se déroule actuellement autour de cette nouvelle décision du Musée de l’Armée, et pourtant elle est capitale pour le public. Cette évolution transforme la nature même de la visite : d’une visite dite « contemplative », on passe à une visite « consommation ». Dès que c’est payant tous les jours, le visiteur est tenté de découvrir tout le musée en une fois, or il est vaste. Et il hésitera à y revenir car il faudra à nouveau passer à la caisse. Près de vingt ans après la mise en place des entrées payantes aux Musées d’Art Ancien et Moderne de Belgique, telle est bien la critique qui revient le plus régulièrement : les visiteurs se souviennent du temps où ils pouvaient venir passer une heure, de temps en temps, pendant leur « temps de midi », pour voir et revoir une toile ou une section précise.

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Il y a toujours des problèmes financiers dans les musées (de même qu’on est toujours en période de crise économique et celle-ci a bon dos pour justifier toute demande complémentaire de financement aux visiteurs) mais il existe d’autres possibilités de les résoudre que de confisquer la gratuité quotidienne.

N’oublions pas que pareille option n’est jamais pur bénéfice car elle coûte cher à l’institution par sa mise en place : impression de tickets, création et entretien d’un guichet, mise en place d’une réservation spécifique sur le site internet et sa gestion quotidienne, personnel complémentaire pour vendre les tickets et assurer le contrôle. N’oublions pas que les entrées payantes ne constituent le plus souvent qu’une partie mineure d’un budget d’une institution muséale majeure : 10%, voire 20%.

Avons-nous entendu que le Musée de l’Armée allait faire un sort à cette autre gratuité jamais remise en question (parce qu’elle concerne surtout l’élite culturelle, le monde politique ainsi que les journalistes ?) : les vernissages bien arrosés ? Pourtant c’est possible puisqu’au Musée d’Ixelles, les vernissages sont programmés sans boisson, ni petits fours, et accessibles à toute la population.

Allait-il dépoussiérer sa tirelire ? Une politique sérieuse et imaginative du don effectué par des visiteurs satisfaits de l’accueil reçu peut rapporter bonbon. Ce n’est pas pour rien que la quinzaine des musées de la ville de Paris qui pratiquent la gratuité quotidienne ont installés de superbes tirelires à leur sortie ! Des expériences en ce sens menées tant dans la partie flamande que wallonne de notre pays ont démontré qu’il était parfois même possible de retrouver ainsi autant d’argent que celui amassé par les entrées payantes.

Et pourquoi pas supprimer une exposition temporaire sur deux ? Si pareil sacrifice permet de conserver de très nombreux visiteurs et que ceux-ci redécouvrent le plaisir de fréquenter plus régulièrement l’institution ?

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Le Musée de l’Armée, bien qu’indépendant des autres institutions muséales fédérales, a choisi de mettre en place dès janvier 2016 la plus mauvaise « gratuité » mensuelle, celle de l’après-midi du premier mercredi du mois (pas de la matinée car, entre 10H00 et 13H00, le musée restera payant, notamment pour empêcher l’accès gratuit des écoles), la gratuité dite « des musées fédéraux ». À l’inverse du « premier dimanche », cette gratuité ne fait pas venir un nouveau public parce qu’elle n’est pratiquement pas médiatisée (il n’existe aucun guide regroupant les musées qui la pratiquent) et surtout parce que, par son horaire inadapté, elle discrimine plus de la moitié de la population (travailleurs et étudiants). Il s’agit d’un mauvais choix économique à long terme. Perdre de l’argent pour aucune création de nouveaux publics. Cette gratuité est, en fait, surtout un cadeau aux touristes (qui sont pourtant prêts à payer et qui ignorent souvent tout de son existence), les autres principales catégories de la population pouvant en user (surtout les grands parents avec leurs petits enfants) ayant déjà droit chaque jour à des réductions ou à l’entrée libre.

Fin octobre 2015, la gratuité du « premier dimanche » est même revendiquée par le jeune et nouveau député fédéral MR, Gautier Calonne, qui a interpellé en ce sens le ministre de la défense qui appartient à la même majorité, Steven Vandeput (N-VA).

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En Belgique, de plus en plus de gratuités culturelles disparaissent. Songez, par exemple, aux festivals d’été. La saison dernière a mis fin à celle du « Verdur Rock » de Namur. Résultat : la première édition payante a attiré beaucoup moins de public que ce que les organisateurs avaient estimé. L’année précédente avait déjà vu la fin de la légendaire gratuité du « Brosella Folk & Jazz » qui se déroule chaque été près de l’Atomium.

Comme il n’existe pas d’association d’usagers culturels, pareil recension est quasi inexistante, et donc aucune réaction groupée n’apparait.

Bernard Hennebert

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