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23.09.2011

Palestine, où est ta victoire ?

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Le 13 avril 2010, interviewé par Baudouin Loos pour Le Soir, le journaliste israélien Gideon Levy déclarait ceci : « Si rien ne se produit d’ici quelques mois, la solution des deux États côte à côte sera morte en raison de la colonisation ». Ce vendredi, Mahmoud Abbas ne disait pas autre chose à la tribune de l’ONU.

Depuis cette interview, sur place, rien n’a changé. Ou plutôt, tout a continué. La colonisation, le nettoyage ethnique de Jérusalem-Est, la consolidation du mur de séparation, les brimades à l’égard des « Palestiniens de l’intérieur ». S’il y a eu du neuf, ce fut du pire : l’attaque contre la flottille humanitaire et la criminalisation de toute contestation pacifique à l’intérieur d’Israël. Quoi qu’il qu’il arrive cette semaine à l’ONU, même si les Palestiniens finissent par remporter une victoire symbolique – ce que j’espère, bien sûr –, rien ne changera sur place, ou plutôt tout continuera. Le processus inauguré par les accords d’Oslo (1993) est bien mort, et c’est d’ailleurs ce qui fonde l’initiative diplomatique palestinienne. En chœur, Netanyahou et Obama la dénoncent comme une « initiative unilatérale » alors que, depuis 1993, Israël a multiplié les faits accomplis « unilatéraux » en faisant mine d’adhérer à des négociations perpétuelles tout en les sabotant de façon cynique. Seuls les aveugles volontaires ne s’en sont pas encore aperçus.

Le « processus d’Oslo » entraine dans sa mort la solution à deux États qui en était l’horizon. Majoritairement, la société israélienne n’en veut pas, et rien n’indique qu’elle pourrait basculer à un horizon prévisible. Pour autant, l’alternative, c’est-à-dire la solution à un seul État binational tel qu’on l’entend dans l’aile radicale du mouvement national palestinien, n’a aucune chance d’advenir plus rapidement. La mort d’Oslo signifie la fin de tout espoir dans une solution politique honorable à court terme. Cessons donc de polémiquer sur les avantages respectifs des deux formules, qui dans les faits auraient été pratiquement semblables. Sur le terrain, les deux États eussent été tellement imbriqués qu’on aurait dû en passer par une gestion conjointe de nombreuses matières. Tandis que l’État binational aurait été obligatoirement un État fédéral avec une large autonomie de gestion des deux « communautés ».

Quelle stratégie le mouvement national palestinien peut-il mettre en œuvre quand les rapports de force restent complètement déséquilibrés sur le terrain, quand Obama met piteusement ses pieds dans les pas de son prédécesseur, quand l’Europe est incapable de toute parole collective ? De plus en plus, je suis séduit par la perspective ouverte par Sari Nusseibeh (photo), ce grand intellectuel palestinien, parlant l’hébreu, président de l’Université d’Al Qods (Jérusalem) et qui n’a jamais été avare de créativité [1]. Aujourd’hui, devant l’impasse de toutes les initiatives diplomatiques, Nusseibeh renonce à la ligne des « deux États » et aux compromis soupesés avec une balance de pharmacien. Il se prononce désormais pour un certain genre d’État binational. Sa démarche est presque insoutenable, mais il faut la suivre.

L’État qu’il propose n’est pas un rêve, c’est même un enfer. Mais, pour lui, c’est un enfer moindre que celui d’aujourd’hui, un enfer qui ne cultive plus d’illusion et qui force à la lucidité. Un enfer qui constituerait un meilleur point de départ pour obtenir justice pour son peuple et qui dessine un chemin plus clair dans cet objectif.

Le 6 janvier 2010 , voici ce que Sari Nusseibeh avait déclaré au Figaro : « Ma prochaine proposition sera de demander à Israël de nous annexer, en nous acceptant comme des citoyens de troisième catégorie. Les Palestiniens bénéficieraient des droits élémentaires, le mouvement, le travail, la santé, l’éducation, mais n’auraient aucun droit politique. Nous ne serions pas des citoyens, seulement des sujets. » Sari Nusseibeh demande en fait pour son peuple le statut qui était celui des Noirs dans l’Afrique du sud du temps de l’apartheid, ou des Algériens musulmans avant l’indépendance. Cela ne leur donnerait sûrement pas moins de droits et de libertés réelles qu’ils n’en ont aujourd’hui, sauf que « le roi serait nu » et qu’il n’y aurait plus d’Autorité palestinienne pour faire semblant de constituer un appareil d’État croupion faisant tampon entre le peuple palestinien et l’occupant. La rhétorique se retrouverait complètement inversée. Et, c’est l’hypothèse de Nusseibeh, les conditions de lutte seront plus claires. Elles emprunteront les chemins d’une bataille pour l’égalité civique. Il sera toujours temps plus tard, quand celle-ci sera en bonne voie d’être acquise, de réfléchir à la plomberie institutionnelle au lieu de faire l’inverse comme c’est le cas depuis des années.

J’imagine bien que Nusseibeh, qui n’est pas né de la dernière pluie, ne croit pas une seconde que le mouvement national palestinien puisse se rallier à une telle proposition, lui qui n’a que de misérables satisfactions diplomatiques à se mettre sous la dent et qui devrait du coup y renoncer. Mais c’est surtout un appel à la lucidité qu’il nous lance. Qu’on en finisse avec la mascarade du « processus de paix » et des négociations perpétuelles. Battons-nous pour les droits civiques, le droit d’aller et venir, le droit au travail, à la santé et à l’enseignement, contre le racisme institutionnel et les discriminations, contre l’impunité des criminels de guerre, pour le droit à un procès équitable, pour la liberté d’expression et d’information, pour le respect du patrimoine, des arbres et des sources, de l’outil de travail et de la propriété familiale. Il faut inverser l’ordre des priorités. Le temps de la « solution politique » qui devra régler dans un seul paquet miraculeux la question des frontières, de Jérusalem et des réfugiés viendra plus tard [2].

•••

[1] C’est notamment lui qui avait concocté en 2002 avec Ami Ayalon, un ancien chef des services secrets israéliens, un plan de compromis qui allait déjà fort loin dans les concessions palestiniennes dans l’espoir de faire bouger les lignes au sein d’une société israélienne ivre de sa toute-puissance.

[2] Les arguments de ce billet ont déjà été développés sur le blog ici.

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  • Palestine, où est ta victoire ? Posté par suzanne mousset, le 24 septembre 2011
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