La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

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26.05.2014

Paradoxes électoraux

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Contrairement aux analyses reposant sur les résultats individuels des partis, une analyse des votes populaires en faveur des grandes familles idéologiques au scrutin fédéral révèle un déplacement modéré vers le centre-gauche de l’échiquier politique flamand (accompagné d’un recul du total des voix séparatistes et libérales) et un léger déplacement à droite dans la partie francophone du pays.

Comme d’habitude, les commentaires médiatiques des résultats électoraux se sont concentrés sur les scores individuels des partis et les résultats obtenus en termes de sièges. De ce point de vue, les principaux enseignements du scrutin fédéral sont le « raz-de-marée » de la NVA, les mauvais scores du Vlaams Belang et d’ECOLO, une baisse limitée (mais pas insignifiante) du PS et l’arrivée du PTB au parlement fédéral [1]. Il n’en faut pas moins pour que la NVA y voit une démonstration de sa théorie des « deux démocraties », déclarant qu’en Flandre « on vote centre-droit ; en Wallonie, on vote extrême gauche ».

On entend cependant beaucoup moins parler des résultats en termes de votes populaires totaux pour les 3 grandes familles idéologiques (droite, gauche, centre). Pourtant, si on veut vraiment chercher « un message de l’électeur » dans le magma complexe des résultats électoraux, les résultats par famille politique constituent sans doute un meilleur guide que les changements éphémères des allégeances partisanes au sein d’une même famille politique.

Or, quand on regarde les résultats sous cet angle, les enseignements du scrutin (les fameux « messages » des électeurs) paraissent bien différents des leçons retenues sur base des résultats individuels des partis (et sur base des sièges obtenus). Pour le montrer, les deux graphes ci-dessous rassemblent en grandes familles idéologiques, les résultats des principaux partis au niveau fédéral pour les francophones, d’une part, et les néerlandophones, de l’autre [2].

AVERTISSEMENT : cette analyse est réalisée sur base des résultats complets publiés pour les seules élections fédérales à la chambre des représentants. Cependant, comme le SPF intérieur nous l’a opportunément rappelé dimanche soir, tout travail avec des données s’accompagne de la possibilité d’une erreur de calcul et je ne fais pas exception à cette règle ! Tout commentaire/correction est donc le/la bienvenu(e) à l’adresse suivante : fredpanier@gmail.com. Je m’empresserai d’amender ce texte (et de faire pénitence) s’il s’avère erroné !

En Flandre

En Flandre, le constat principal demeure, comme aux élections précédentes, la majorité absolue des partis de droite. Cependant, si on se concentre sur les tendances, et alors qu’on nous parle surtout de la victoire de la NVA, c’est en fait à une victoire populaire (modérée) de la gauche à laquelle on assiste.

La NVA ne doit son « succès » en termes de voix et de sièges qu’à l’effondrement du Vlaams Belang et de la liste DeDecker dont la NVA et l’Open-VLD ne récupèrent que partiellement les voix.

En d’autres termes, les résultats de ces élections ne peuvent être vu comme une victoire des idées séparatistes dans l’opinion publique flamande mais simplement comme une unification sous la bannière NVA du vote séparatiste existant, lequel est, en outre, en léger recul. Cependant, ce transfert augmente néanmoins le poids des idées séparatistes au Parlement fédéral puisqu’il fait rentrer dans le camp de la NVA, 6 des 9 sièges qui étaient auparavant « neutralisés » par le Vlaams Belang. Les idées séparatistes en Flandre bénéficient donc d’une défaite populaire paradoxalement accompagnée d’un triomphe politique.

A contrario, la gauche (Groen, PVDA et SP.a) reprend du poil de la bête en gagnant 2% de voix au total mais, contrairement à la situation à droite, le jeu des règles électorales aboutit à un gain d’un seul siège (celui de Groen) au parlement fédéral (le PTB manquant de peu le seuil électoral à Anvers, au grand dam de son leader Peter Mertens)… Il s’agit donc pour la gauche flamande d’une victoire populaire à la Pyrrhus, en partie à cause du fameux seuil de 5%…

Il n’en demeure pas moins que, en y ajoutant un léger gain pour le CD&V, on voit mal comment interpréter ces élections comme un signal de l’électeur flamand en faveur d’un modèle NVA au niveau fédéral. Au contraire, à ce niveau, l’électorat flamand semble plutôt s’être légèrement éloigné des idées séparatistes et néolibérales. La réalité de l’arithmétique électorale étant ce qu’elle est, ce message risque cependant fort de passer totalement inaperçu, étouffé derrière les cris de triomphe de la NVA et l’implacable réalité qui veut que, même en léger recul, la droite flamande monopolise toujours plus de 50% des voix populaires au niveau fédéral…

Du côté francophone

De l’autre côté de la frontière linguistique, s’il faut reconnaître l’indéniable succès du PTB, il semble difficile d’y voir un basculement vers la gauche de l’échiquier politique francophone. Au contraire, comme le montre le graphe suivant, on assiste à un net recul des votes totaux à gauche (plus de 5%) accompagnés par une augmentation des votes totaux à droite (MR, FDF et PP) ainsi qu’un transfert partiel vers les autres petits partis (en particulier, le Debout les Belges du triste sire L. Louis).

On se trouve donc dans la situation paradoxale où, alors que la NVA crie victoire en Flandre, son programme socio-économique pour le fédéral y apparaît plutôt en léger recul alors que, dans cette Wallonie que la NVA accuse de gauchisme, on assiste à un (léger) progrès des votes en faveur des programmes économiques libéraux. Ici aussi, ce frémissement ne résulte cependant pas dans un changement important de l’échiquier politique parlementaire, notamment du fait qu’un partie non-négligeable des voix de la droite bascule vers le FDF qui, en Wallonie, n’atteint pas le seul d’éligibilité [3].

Dès lors, s’il ne faut sans doute pas s’attendre à un bouleversement à court terme, il n’en demeure pas moins que ce scrutin contient une leçon (et un avertissement) pour la gauche. Si, d’ici au prochain scrutin électoral, le MR parvenait à capter massivement l’électorat du PP, l’échiquier politique francophone pourrait basculer très significativement à droite… Si cette possibilité pouvait auparavant apparaitre lointaine, le siphonage des voix du Vlaams Belang par la NVA démontre qu’une telle hypothèse n’est pas à balayer d’un revers de la main : l’émergence d’un leader fort dans la droite francophone pourrait, à elle seule, transformer cette chimère en réalité…

On se consolera en remarquant qu’aucun des cadors actuels du Mouvement Réformateur ne semble avoir, pour l’instant, la carrure pour y parvenir.

[1] Cette phrase a été adaptée après la publication initiale du texte pour mieux refléter les résultats du scrutin fédéral.

[2] Pour me faciliter la vie, j’ai considéré tous les votes PTB à Bruxelles comme des votes francophones : vu les masses en jeu, cela n’affecte certainement pas les résultats. J’ai aussi exclu les petits partis de l’analyse (ceux qui se retrouvent dans la catégorie "indéterminés") mais 1) vu les masses en jeu en Flandre, leur effet peut être négligé, 2) en Wallonie, il s’agit surtout de partis d’extrême droite (ce qui ne ferait que renforcer ma conclusion) ou inclassables sur l’échiquier politique (comme le parti Pirate).

[3] On peut évidemment arguer que les voix attribuées au FDF sont des voix plus centristes que celles du MR. Si on attribue les voix du FDF au centre, il en résulte une très légère baisse (moins d’1 %) de la droite (MR+PP) au profit du centre mais il n’en demeure pas moins que 1) la gauche baisse toujours, 2) et cela se traduit par un transfert vers la droite de l’échiquier (dans ce cas, la droite du centre).

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  • Paradoxes électoraux Posté par geryposte, le 28 mai 2014
    Droite en Flandre, centre gauche en Francophonie, cela semble clair et ne présage rien de bon pour les négociations fédérales. Jusqu’à quand reportera t-on l’éventualité de devoir (...)
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  • Paradoxes électoraux Posté par Anonyme, le 27 mai 2014
    Merci pour cet autre éclairage de la situation
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  • Programme économique ? Posté par Christophe Mincke, le 27 mai 2014
    Votre analyse est fort intéressante, mais qu’est-ce qui vous autorise à dire que "on assiste à un (certes très léger) progrès des votes en faveur des programmes économiques libéraux" (...)
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    • Programme économique ? Posté par Daniel Zamora, le 27 mai 2014
  • Paradoxes électoraux Posté par Paul, le 26 mai 2014
    L’approche est intéressante. Cependant quelques remarques...pourquoi classer Debout les Belges en "indéterminé" et pas à droite...Et à propos de droite, le total en Wallonie de la (...)
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  • Paradoxes électoraux Posté par BD, le 26 mai 2014
    Si je suis totalement d’accord que les médias aiment en rajouter et faire du sensationnalisme à outrance en exagérant des tendances qui n’en sont pas toujours, ici je ne suis pas (...)
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