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17.07.2012

Parcours d’intégration : le tube de l’été

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À la case « parcours d’intégration » de l’agenda politique, c’est soudainement l’embouteillage. Tout le monde est pour, moyennant des nuances. Dans une frénésie de l’urgence, un débat complexe, tant sur le plan des grands principes que de la mise en œuvre plus technique, est passé à la moulinette de la simplification à outrance. Ça semble désormais tellement évident qu’on se demande pourquoi cette belle unanimité a mis tant de mal à accoucher depuis le temps qu’on en parle.

Trêve de complexité. Soyons pédagogiques et allons à l’essentiel, nous souffle le Landerneau politico-médiatique. L’essentiel ? Pas sûr qu’on y touche. Surtout que, comme disait l’autre, « le diable est dans les détails ». Mettons donc quelques points sur quelques « i ».

1. C’est se donner bonne conscience à peu de frais que de déduire la nécessité d’un parcours d’intégration pour les nouveaux migrants des derniers événements de Molenbeek. Ceux-ci ont principalement impliqué des personnes de nationalité belge et socialisées en Belgique. Leur parcours d’intégration, ce fut l’école. Celle-ci a-t-elle échoué dans sa mission ? En partie sans doute [1]. Mais il ne faut jamais oublier que ce qu’on nomme « intégration » est un processus à double mouvement, dont la plus grande responsabilité revient à la société et pas à l’individu. Si celle-ci est désormais incapable d’offrir une place aux enfants et aux petits-enfants de l’immigration, il y a des raisons. On ne va pas les analyser ici, mais il est un peu fort de café d’en imputer la responsabilité aux personnes réputées non intégrées faute d’avoir un emploi ou de ne pas trouver à se loger hors des « quartiers ghettos ».

2. Le débat se précipite d’autant plus aujourd’hui que la majorité du monde politique francophone a tout fait pour l’éviter depuis des années, malgré tous les signaux émanant du terrain [2]. Accordons la palme du retournement de veste à Charles Picqué qui, depuis des années, a refusé à Bruxelles tout dispositif spécifique adapté à l’accueil des nouveaux migrants, invités à faire leur marché dans l’offre pléthorique et incohérente que les communes mettaient à la disposition de tout un chacun sans aucune vision d’ensemble. Seuls les libéraux, contre l’avis du Ministre-Président bruxellois suivi par sa majorité, proposent depuis des années un parcours s’inspirant de l’ « inburgering » flamand. Je salue leur persévérance, même si dans leur chef l’impératif sécuritaire l’a toujours emporté sur l’objectif de donner aux nouveaux arrivants les outils de leur autonomie et de leur émancipation. L’aveuglement de la gauche, qui essaie en panique de rattraper le temps perdu, se paie aujourd’hui : elle a perdu l’initiative et se retrouve à la remorque de la droite.

3. La question de l’obligation posée abstraitement est une fausse question qui permet des postures viriles à peu de frais. Pour trois raisons.

- Le dispositif mis en place doit pouvoir s’appliquer de la même manière aux ressortissants européens et aux non européens. Un Bulgare en aura besoin au même titre qu’un Turc. Or, toute obligation est exclue pour des citoyens européens.

- Pas d’obligation sans sanction. Ce serait quoi les sanctions prévues ? Des amendes, que certains expats bien nantis n’auront aucun mal à acquitter (car, bien entendu, on n’imagine pas que les épouses de cadres de multinationales soient dispensées de l’obligation) ? Des restrictions aux droits fondamentaux, comme l’accès à l’aide sociale ? Bref, ça ne va pas de soi.

- Et surtout : tout est à faire. La mise en place du parcours aura un coût. Où dégager le budget nécessaire ? OK, il viendra progressivement, austérité oblige. Ensuite, puisqu’il s’agit d’un parcours et que celui-ci doit être identique pour chacun-e, il faudra faire le ménage dans la myriade de prestateurs de services subventionnés à la carte qui sont autant de fiefs jalousement préservés par telle commune ou par telle association de pilier. Il faudra au moins deux ans pour qu’un parcours digne de ce nom soit mis sur ses rails, avec un pilotage adéquat, et un peu plus pour qu’il atteigne sa vitesse de croisière en proposant une offre consistante. Si l’obligation se réduit à s’inscrire sur une liste d’attente forcément kilométrique au vu du peu de places ouvertes, ça n’a pas grand intérêt.

4. Enfin, la spécificité bruxelloise n’est toujours pas prise en compte. C’est bien joli de se préoccuper d’harmoniser les politiques francophones qui se mènent en Wallonie et à Bruxelles. C’est encore plus nécessaire de coordonner dans un dispositif cohérent les offres flamandes et francophones qui opèrent à Bruxelles sur un même territoire. Il est tout de même loufoque de demander à un primo-arrivant turc ou vénézuélien s’il veut devenir bruxellois par une filière française ou flamande (sachant que, dans les deux cas, il devra de toute façon être d’abord accueilli en turc ou en espagnol). Dans cette affaire, la Région (bilingue) doit prendre le pilotage sous peine de se ridiculiser [3].

Bref, on demande à voir. On est trop habitué à la noria des effets d’annonce qui s’annulent l’un l’autre. Procès d’intention ? Sur ce sujet précisément, qui me tient à cœur, il y a quelque raison d’en instruire un.

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[1] Sur ce terrain, les réflexions de l’association Changements pour l’égalité sont incontournables.

[2] Voir notamment sur le site du Soir le point de vue tout chaud du CBAI et du Ciré.

[3] Voir, sur mon blog, ce billet de 2009, Bruxelles : le test de l’accueil des primo-arrivants qui contient des propositions précises. Voir aussi l’étude exhaustive réalisée en 2007 par Nathalie de Wergifosse dans la collection Ikebana de la Commission communautaire commune, téléchargeable sur le site du Ciré. J’en avais rédigé l’introduction au nom du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.

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