21.10.2016

Penser le conflit syrien

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Si je republie ici un article publié il y a exactement trois ans dans la revue Politique (n°82), c’est parce que, à lire les polémiques qui tournent autour du conflit syrien, il me semble toujours d’actualité. 2013, c’est l’année où l’opinion publique découvrait l’existence d’un pays nommé Syrie. 2013, c’était malheureusement deux ans trop tard. Car c’est en 2011 que la Syrie a connu son "printemps arabe", que le peuple est descendu dans les rues et que ses manifestations ont été reprimées dans le sang. Si les mots ont un sens, c’était bien une révolution populaire et celle-ci a été écrasée. Ce n’est que lorsque cette guerre civile s’est transformée en conflit international impliquant tous les États de la région que les chancelleries occidentales ont commencé à s’alarmer, entraînant l’intérêt des médias et sollicitant l’option publique [1].

De la Syrie, je n’ai jamais prétendu être expert. Mon intérêt constant pour le conflit israélo-palestinien ne s’est jamais étendu à ce pays pourtant frontalier. À partir de cette incompétence et de l’obligation politique et morale de comprendre un des lieux où semble aujourd’hui se jouer le destin du monde, j’essaie de prendre attitude, en évitant la compétition avec d’aussi incompétents que moi qui se sont pourtant blindés de certitudes à partir de lectures sélectives glanées sur la toile. Ma boussole me vient d’une très ancienne militance : celle du "Comité du Premier mai pour les libertés démocratiques et les droits des travailleurs dans les pays de l’Est" qui, entre 1977 et 1986, en soutien à l’opposition démocratique de ces pays, refusa la logique infernale de devoir choisir entre Moscou et Washington. La crédibilité de la gauche était alors en jeu. Dans le conflit syrien, elle l’est toujours et il est désolant que s’imposent aujourd’hui des lectures qui réduisent le conflit syrien à un champ de luttes entre puissances en expulsant le peuple syrien de sa propre histoire.

Si j’assume toujours la démarche de ce texte, il est malheureusement dépassé dans les perspectives esquissées comme "voie tierce". En 2011, 2012 voire 2013, on pouvait encore tracer une feuille de route alternative. Les premiers départs en Syrie m’évoquaient les Brigades internationales de la guerre civile espagnole, avant que Daesh ne s’impose au premier plan. Cette feuille de route est devenue bien obscure aujourd’hui. La société civile syrienne a été détruite et le régime de Damas en porte la principale responsabilité. À court terme, une seule chose importe : mettre fin aux massacres, quels qu’en soient les auteurs. À chacun de balayer devant sa porte en assumant la complexité de la situation et donc en renonçant au prêt-à-penser "campiste".

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La gauche malade du campisme

Ne cherchez pas dans le dictionnaire, c’est un barbarisme. Pour beaucoup, il doit évoquer le camping et le scoutisme. Mais pour certains courants de la gauche radicale antistalinienne des années 50, il évoquait le rouleau compresseur qui, à l’époque de la Guerre froide, obligeait tout un chacun à « choisir son camp » entre les « Démocraties populaires » et le « Monde libre ». Il fallait alors désigner l’ennemi principal : c’était soit « l’impérialisme américain », soit « la dictature soviétique ». Tout le reste découlait de ce choix binaire. Qui n’y trouvait pas son compte, n’ayant aucune envie de cautionner toutes les turpitudes d’un des deux protagonistes, avait alors beaucoup de mal à se faire entendre. Les scrupules passaient rapidement pour de la coquetterie, voire de la lâcheté. On s’accusait alors mutuellement de « faire le jeu » de l’autre partie, d’en être le complice « objectif ». C’est avant tout la gauche qui fut la victime les exigences du campisme, se retrouvant à cette époque cassée en deux entre une « gauche pro-américaine » et une gauche « pro-soviétique ».

En 1989, le Mur de Berlin est tombé. Un certain campisme historique est révolu. D’autres l’ont remplacé en reproduisant exactement le même mécanisme. L’attitude face à l’islam (ici et là-bas) partage à nouveau la gauche en deux camps qui se radicalisent. Mais on s’attardera ici sur un autre campisme qui a ressurgi lors des crises internationales à partir des années 90 – Afghanistan, Yougoslavie, Irak, Libye, Mali, Syrie. La localisation de ces crises indique bien qu’elles recoupent le clivage précédent. Toutes ces crises ont débouché sur des guerres, au minimum civiles. Et, comme on le sait, la guerre est le terreau privilégié du campisme : quand deux camps se tirent dessus, ce n’est plus d’heure de chicaner. Sous peine d’être accusé d’être indifférent, il faut, encore et toujours, « choisir son camp ».

Mais quels sont ces camps ? L’Afghanistan n’est pas l’Irak, qui n’est pas le Kosovo, qui n’est pas la Syrie… On trouve des personnes qui ont soutenu le principe d’interventions extérieures dans tous les cas, d’autres dans aucuns, et d’autres enfin qui ont « panaché », les soutenant dans telle situation et pas dans telle autre. Mais le problème se pose toujours dans les mêmes termes : un dictateur en délicatesse avec les puissances occidentales se heurte à une réaction populaire qu’il réprime dans le sang. Lesdites puissances occidentales interviennent, disent-elles, pour protéger les populations… et accessoirement éliminer un gêneur et consolider leurs propres positions. Et la gauche se fracture quand deux de ses fondamentaux n’arrivent pas à s’accorder : le refus de soutenir la prétention des États-Unis et de leurs alliés de s’ériger en gendarmes du monde – et on sait que ce n’est jamais au profit des peuples – et le refus d’assister les bras croisés à l’écrasement de ces peuples sous le joug de dictateurs barbares. Si on met de côté les pacifistes philosophiques intégraux pour qui aucune violence n’est acceptable par principe, il s’agit bien alors d’arbitrer entre deux violences pour choisir « la moins pire ». Et la guerre, qui ne fait pas dans la dentelle, radicalise les oppositions entre une « gauche droitsdelhommiste », qui appelle de ses vœux une intervention militaire extérieure pour des raisons humanitaires, et une « gauche anti-impérialiste » qui s’y oppose fermement.

Deux postures en miroir

Résumons ces deux postures, en forçant volontairement le trait.

La « gauche droitsdelhommiste » se met au niveau du terrain. Trop souvent des régimes tyranniques se donnent un profil international avantageux en refusant de danser comme les Etats-Unis sifflent. Ce n’est le plus souvent qu’une posture rhétorique et, surtout, cela ne change rien aux exactions qu’ils font subir à leur propre peuple. Quand celui-ci se révolte, alors commencent les massacres. Le soutien aux peuples opprimés dont s’est toujours prévalu la gauche peut-il être oublié parce que les criminels – Milosevic, Khadafi, Saddam, Bachar… – froncent quelques sourcils devant les Américains ou devant Israël ? Il ne s’agit pas d’un droit d’ingérence, mais d’un devoir d’assistance à peuple massacré. Seule une intervention militaire, évidemment bien calibrée, des démocraties peut y mettre fin.

La « gauche anti-impérialiste » parle en termes géopolitiques, avec une vision planétaire. Les « démocraties » ? Vous rigolez ? À consommation privée, alors. L’ennemi des peuples, le bourreau de l’humanité, c’est l’Empire, sous ses multiples déclinaisons. Les puissances qui lui résistent et lui font contrepoids – Chine, Russie, Iran, Syrie, Amérique latine… – ne sont peut-être pas des modèles démocratiques, mais en tenant tête aux États-Unis, elles servent la cause des peuples pris globalement. Sur le dos de leur propre peuple ? Évidemment, ce serait trop cynique et moralement inacceptable. On s’emploiera dès lors à montrer que ces dictatures ne le sont pas aussi crapuleuses qu’on prétend, qu’elles ont quelques succès à leur crédit (en matière de santé, d’éducation, d’émancipation des femmes…) qu’elles ont le soutien d’une partie non négligeable de leur population et qu’en face d’eux, ça ne vaut de toute façon pas mieux.

Assurément, il y a une part de vérité de chaque côté. Et une part d’aveuglement. Car une fois qu’on a « choisi son camp », il n’y a plus de place pour la nuance ou pour le doute. Quelques Principes élémentaires de la propagande de guerre (Anne Morelli, Labor, 2001) sont alors mobilisés par les médias des deux camps, notamment les principes 3 (« Le chef du camp adverse à la visage du diable »), 4 (« L’ennemi provoque sciemment des atrocités, et si nous commettons des bavures c’est involontairement ») et 6 (« L’ennemi utilise des armes non autorisées »). Ces arguments sont échangés jusqu’à la nausée face à une opinion publique qui, au fil des conflits, a fini par devenir complètement insensible à la surenchère des horreurs et au déluge de témoignages manipulés à travers lesquels les deux parties finissent par s’accuser exactement des mêmes méfaits. Cette usure émotionnelle a manifestement joué dans le refus de l’opinion publique de la perspective d’une intervention militaire en Syrie, au grand dam de socialistes français et d’écologistes européens qui pensaient pouvoir refaire le coup de Benghazi [2] et qui ont, en cette occasion, manqué de lucidité. Échaudée par les expériences précédentes, l’opinion publique a aussi été marquée par le traitement médiatique des « printemps arabes » et de leurs suites. Dans le climat général d’islamophobie qui prévaut, le fait que des musulmans, plus antipathiques les uns que les autres, puissent s’entretuer n’empêche pas grand monde de dormir. Ce scepticisme grandissant n’est sûrement pas glorieux, mais on doit mettre à son crédit qu’il aura empêché une aventure militaire irréfléchie.

Un voie tierce ?

Mais, à gauche, on ne peut sûrement pas s’en satisfaire, car c’est plus par indifférence que par anti-impérialisme que l’opinion publique européenne et américaine a renaclé devant une possible intervention en Syrie. Refuser le campisme, ce n’est pas déserter. Il faut trouver une voie tierce.

Celle-ci comporte un préalable : avoir une approche de principe du droit international. Ce droit est très imparfait et très perfectible, et la litanie de ses carences, notamment du fait de l’usage abusif du droit de véto, est kilométrique. Mais même en l’état, c’est mieux que la loi de la jungle. Il n’y aucune alternative à l’obligation d’améliorer en le respectant ce fragile outil de civilisation des relations internationales. Ceux-celles qui estiment que, devant l’urgence, « on » pourrait s’en passer au nom d’une supériorité morale et militaire qui ne s’autoriserait que d’elle-même perpétuent avec l’alibi de leur bonne conscience la morgue des grandes puissances qui s’octroient le droit souverain de bombarder qui elles veulent. On ne peut pas décemment se réclamer du droit international dans tel cas et l’ignorer superbement dans tel autre. Même pour la meilleure cause du monde, il ne faut pas déroger à cette position de principe.

Mais cela ne suffit pas. Le respect du droit international est une obligation qui s’impose aux États. Mais les sociétés civiles ne sont pas tenues par la bienséance diplomatique. Ce n’est pas une atteinte à la souveraineté que de développer des liens de solidarité avec les organisations populaires les plus progressistes des différents États – et surtout de ceux où ces organisations sont réprimées. Et quand cette répression devient insupportable, c’est avec ces organisations qu’il convient de choisir les formes les plus adéquates du soutien. Ainsi, il sera possible d’être connecté en connaissance de cause avec des interlocuteurs irrécusables au lieu, comme font les adeptes du campisme, de s’inventer un peuple imaginaire pour les besoins de leur cause. À cette condition seule (si on n’ose dire, car c’est tout un programme), il sera possible de clamer « Ni Bush ni Saddam », « Ni Milosevic, ni l’UCK » ou « Ni Bachar ni Al Nosra » sans que ce soit l’emballage sophistiqué de l’impuissance ou le prétexte de l’inaction.

Novembre 2013

•••

[1] Pour se rafraîchir la mémoire, cet bref survol réalisé par Le Monde.

[2] La menace d’extermination que Kadhafi avait brandie contre la ville insurgée de Benghazi avait arraché l’accord de l’ONU pour une opération militaire limitée… qui dépassa largement ses limites.

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