L’un à 71 ans, l’autre 70. Le premier se retire par étapes d’un parti – le PS – où il a imprimé sa marque. Le second se retire d’un seul coup et de manière tonitruante d’un autre parti – Écolo – où il a toujours été considéré comme une pièce rapportée « pas vraiment de la maison » mais dont il était un des très rares à avoir les qualités d’un tribun populaire.
Leurs lettres de démission nous en apprennent incidemment sur deux personnages dont je regretterai l’absence de langue de bois, alors qu’elle serait plutôt en béton chez la plupart des porte-parole de leurs partis respectifs. Mais surtout ils nous en disent long sur certains aspects des partis que l’un quitte complètement et dont l’autre prend une retraite partielle.
De la lettre de démission de Josy Dubié, je ne retiens pas forcément l’argumentaire général destiné à justifier cette démission. Car les « prudences » d’Écolo qu’il dénonce sont présentes depuis qu’il y a adhéré. Le parti vert a toujours dû naviguer entre rester fidèle à son utopie fondatrice et la volonté d’être crédible et « responsable » pour ne pas se fermer les portes de l’exercice du pouvoir. Cette tension est inévitable pour un parti qui a décidé (à juste titre à mes yeux) de ne pas se complaire dans une posture protestataire sans pour autant se laisser submerger par la gestion à court terme.
Sans doute, le coup de sang de Josy Dubié est-il le symptôme que le bâton commençait à être trop nettement tordu dans un seul sens. Ceci est notamment la conséquence d’un trait culturel étonnant pour un parti qui plonge des racines encore fraîches dans les mouvements citoyens et la pensée libertaire : Écolo n’a pas trouvé le moyen de permettre à ses diverses sensibilités de s’exprimer sans s’étriper. Le souvenir de la cacophonie des années 1999-2003 a généré une peur panique du dissensus. Et la direction actuelle s’est révélée particulièrement susceptible face à la critique interne, ce qui ne pouvait que décourager les personnalités un peu rebelles qui sont pourtant souvent les plus créatives et les plus susceptibles de permettre au parti de « ratisser large ». Dubié s’en va, et il ne sera pas « remplacé » par une génération qui monte de jeunes professionnels n’ayant aucune expérience militante et dont le plan de carrière semble garanti par sa conformité au moule.
De la lettre de Philippe Moureaux, par laquelle il renonce à ses fonctions de président de la fédération bruxelloise du PS, je retiens un souhait où pointe l’inquiétude : « Sans illusion excessive, j’espère que la fédération bruxelloise restera une formation de gauche ouverte à l’ensemble des Bruxellois sans préjugé social ou philosophique ». Dans l’interview au Soir qui l’accompagne, il précise : « J’ai fait l’ouverture aux populations d’origine étrangère. En faisant cela, j’ai ramené (…) la classe ouvrière dans le giron du PS alors qu’il était devenu un parti de fonctionnaires et de cadres. » Et, en réponse à l’interpellation : « Les “laïques” militants vous reprochent l’ouverture aux “musulmans” », il répond : « Ils me reprochent de m’être ouvert à des populations qui n’ont pas l’héritage athée et laïque qui est le leur. (…) Il faut accepter les convictions religieuses et culturelles tout en défendant bien sûr le socle commun sur l’égalité des hommes et des femmes et le respect les uns des autres. ». Pour Moureaux, cette ouverture à la culture et aux convictions des couches populaires est constitutive de l’identité de la gauche dont le projet est bien, jusqu’à nouvel ordre, de favoriser l’émancipation de ces couches par leur propre mouvement. C’est exactement mon avis.
Moureaux ne semble pas sûr que, après son retrait, ce cap sera maintenu. Rudi Vervoort, a qui il passe le témoin, n’a pas son autorité. Pour de nombreux socialistes encartés, la défense d’une laïcité très impériale semble de plus en plus tenir lieu d’identité de gauche de substitution. Ce qui les retiendra sans doute est le capital électoral des « musulmans » qu’on ne peut plus ignorer. Mais chez Moureaux, il s’agissait d’une vraie conviction qu’il a défendue contre le rouleau compresseur du laïco-conformisme. Qu’il ne se taise pas trop vite. Ici aussi, la relève se fait attendre.
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