4.08.2015

Pour Charles Enderlin

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À 70 balais, Charles Enderlin prend sa retraite de correspondant officiel de France 2 à Jérusalem. Par son honnêteté, son opiniatreté, son courage aussi – pour un libéral (dans le sens américain), c’est nettement plus facile de vivre à Tel Aviv qu’à Jérusalem –, il avait forcé l’admiration de toute sa corporation qui lui rend hommage ces jours-ci. Le strict respect de la déontologie journalistique, sans laquelle une telle longévité (34 ans !) eut été impensable, n’empêchait pas qu’il était considéré par le landerneau israélien comme un dangereux gauchiste. Ce qui est le lot, disait le jeune retraité sur les antennes de la RTBF, de tous ceux qui se permettent d’utiliser le vocabulaire de la communauté internationale, laquelle condamne l’occupation des territoires palestiniens et pour qui l’implantation des colonies est illégale.

Gauchiste ? Enderlin se considérait pourtant lui-même comme sioniste. Mais alors, comme il le déclarait en mai 2008 à l’hebdomadaire français Regards, « sioniste jusqu’à la ligne verte » [1], et pas plus loin.

Malgré cette profession de foi, Charles Enderlin fut victime d’une cabale complotiste à l’occasion d’un reportage de même pas deux minutes où fut relaté le calvaire du petit Mohamed Al Doura pris avec son père sous le feu de l’armée israélienne le 30 septembre 2000, soit le second jour de l’Intifada Al Aqsa débutée la veille par l’ouverture du feu sur l’esplanade des mosquées par la police israélienne. À revoir absolument en cliquant ici.

Ce reportage fit le tour de la planète et porta un coup fatal à l’image d’Épinal de « l’armée la plus éthique du monde ». Mais pour ses accusateurs, tout n’était que mise en scène. C’étaient des balles palestiniennes qui avaient tué Mohamed. Et, d’ailleurs, celui-ci n’était pas mort. Quand au caméraman arabe qui avait filmé la scène, c’était un propagandiste connu de l’OLP auquel Enderlin faisait aveuglement confiance… [2] Sur le site du Centre communautaire laïc juif, Ouri Wesoly constatait qu’aucune instruction n’avait été ouverte en Israël à l’encontre d’Enderlin. En concluant : « Tant qu’il en sera ainsi, Charles Enderlin restera ce qu’il est : un journaliste chevronné, honnête, soucieux de déontologie, attaché aux faits. Bref, au contraire de ceux qui l’attaquent, un exemple… pour sa profession ».

Le chroniqueur du CCLJ aurait pu relever que parmi ceux qui attaquèrent Enderlin, à côté de personnalités clairement classées à droite, on trouvait aussi… Elie Barnavi, l’icône de la gauche sioniste, qui avait déjà dérouté beaucoup de ses amis lorsque, nommé en 2000 ambassadeur d’Israël à Paris par le travailliste Ehud Barak, il resta à son poste lors de l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon à la tête d’un gouvernement d’« Union nationale ». Alors, évidemment, le reportage d’Enderlin, Barnavi ne l’a pas encaissé. Le tort fait à l’image d’Israël était trop grand. Quand la polémique a débordé sur le grand public, il a rejoint le clan des sceptiques aux côtés des habituels Finkielkraut, Elisabeth Levy et autres Richard Prasquier, ravis d’une telle recrue. Il publia alors dans Marianne une dénonciation, pleine de fiel, de la probable faute de « Charles » qui devrait se soumettre à « une commission d’enquête indépendante » (ça ne vous dit rien ?). « Charles » lui répondit au même endroit. À (re)lire ici et .

Cette polémique est révélatrice d’une ligne de démarcation qui traverse cette fraction de la communauté juive attachée simultanément à l’existence d’un État d’Israël idéal – pour des raisons historiques que je ne partage pas mais que je crois pouvoir comprendre – et à l’exercice de droits humains universels que cet État bafoue chaque jour un peu plus. Quand ces deux attachements entrent en conflit, il faut choisir. Charles Enderlin, pourtant « sioniste jusqu’à la ligne verte », l’a fait, admettant, toujours sur les antennes de la RTBF, la légitimité morale de sanctions internationales. D’autres, comme Barnavi, se sont toujours arrangés pour servir de caution de gauche, dans les faits, à une politique insupportable. La ligne de partage tourne effectivement autour des sanctions, qu’elles s’inscrivent dans le cadre de la campagne BDS (boycott-désinvestissement-sanction) ou de celle, plus large, de Made in illegality centrée sur la dénonciation de la colonisation. Les masques tombent quand certains « partisans de la paix » consacrent plus d’énergie à combattre ces sanctions qu’à proposer le moindre chemin praticable susceptible de faire sortir de l’impasse le « processus de paix » (sic) et la « solution à deux États » (re-sic), formules creuses auxquelles ils font toujours semblant de croire.

Ceux-là font irrésistiblement penser à cet aphorisme attribué à Bossuet : « Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes »

•••

[1] La « ligne verte » faisait office de frontière d’Israël depuis 1948 jusqu’à la Guerre des Six jours en 1967.

[2] Un bon résumé de cette polémique ici.

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