21.02.2009

Pour Omer Goldman

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Sans doute aurais-je pu dédier ce billet à Tamar Katz, à Yuval Auron, à Sahar Vardi ou à Maya Yechieli Wind. Mais il me plait d’imaginer qu’Omer Goldman est de ma famille, ce qui me donnerait une raison supplémentaire d’en être fier. Ils ont 18 ou 19 ans, viennent d’achever leurs études secondaires (ce sont des shminitsim, comme on nomme les rhétoriciens en hébreu) et sont donc arrivés au moment où les Israéliens doivent effectuer leur service militaire [1]. Tous/toutes ont décidé d’être objecteurs de conscience et ont fait de la prison pour cela. Ecoutez ici les raisons de leur engagement, lisez ici le témoignage de chacun/chacune et écrivez pour les soutenir.

Ce n’est pas la première fois sur ce blog que j’attire l’attention sur des gestes de rébellion ou de solidarité émanant d’Israéliens ou de Juifs, au rang desquels je me compte [2]. Ce qu’on nomme généralement la cause palestinienne est une cause juste, comme celle de tout peuple opprimé qui défend ses droits fondamentaux. Mais il règne autour de ce conflit des relents tribaux qui le polluent. Tout se passe comme si, par définition, tous les Juifs et tous les Arabes et les musulmans étaient enrôlés dans ce conflit d’un côté ou de l’autre sans même avoir le choix. Chacun est sommé d’être fidèle à son camp, de bénir ses armées ou ses martyrs sous peine d’être stigmatisé comme traître aux siens, voire (insulte très courante que je collectionne), comme « Juif honteux ». Avec des arguments de cette aune, les boucheries joyeuses comme celle de 14-18 n’ont pas de soucis à se faire quant à leur postérité. C’est pourquoi le signal envoyé par les dissidents du camp provisoirement dominant est tellement important, pourquoi leur engagement incarne plus que tout autre le combat pour des valeurs universelles, pourquoi il faut absolument écouter leur parole qui porte l’espoir de la réconciliation à venir, réconciliation que tous n’espèrent peut-être pas, lui préférant le cycle sans fin de la vengeance. C’est ce qu’avaient parfaitement compris en avril 2002, lors d’un pic des violences antisémites en France, une centaine d’intellectuels arabes dans une déclaration remarquée : « Nos partenaires et nos partisans les plus précieux sont les Israéliens et les Juifs qui œuvrent aux côtés des Palestiniens contre l’occupation, la répression, la colonisation, et pour la coexistence de deux Etats souverains palestinien et israélien. Un bon nombre d’entre eux ont une histoire familiale tragique, marquée par l’Holocauste. À nous de leur rendre hommage et de les rejoindre sur cette ligne de crête qui consiste à savoir quitter la tribu quand il s’agit de défendre des droits et des libertés universels » (Le Monde, 4 avril 2002).

“Israelis and Palestinians. Two peoples, one future.” Cette phrase sert de devise à l’association américaine Jewish voice for peace, qui a parrainé l’action des Shminitsim. Elle ne précise pas que ce futur doit forcément prendre la forme de deux États souverains comme dans la déclaration des intellectuels arabes d’avril 2002 ou comme je l’avance souvent sur ce blog. Les deux peuples sont une évidence. Aucun avenir n’est envisageable s’il n’organise pas leur coexistence d’une manière acceptable pour chacun d’eux. Les deux États sont une hypothèse pour l’organisation de cette coexistence. Et les hypothèses doivent toujours être validées.

Or, celle-ci a de plus en plus de plomb dans l’aile. Elle a connu son âge d’or autour des accords d’Oslo (1993) et de la « reconnaissance mutuelle » qu’ils comportaient. En échange de la création d’un État palestinien dans les territoires conquis par Israël en 1967, l’OLP dirigée par Yasser Arafat acceptait de tirer un trait sur l’essentiel des spoliations dont son peuple avait été victime du fait de la colonisation sioniste et de la création de l’État d’Israël en 1947/48. Cet acte n’était pas seulement basé sur une prise en compte réaliste du rapport de force. C’était aussi la reconnaissance que, sur la base des injustices commises en 1947/48, un nouveau peuple parlant l’hébreu s’était constitué sur la terre de Palestine, de nouvelles générations étaient nées et qu’il était impossible de faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. 1967 était encore réversible, tandis que 1947/48 ne l’était plus.

Cette stratégie arrive aujourd’hui au bout d’un cycle. Rien n’a été accordé aux Palestiniens en échange de la reconnaissance d’Israël par l’OLP. En Israël, les supporters de bonne foi de l’objectif de Deux peuples deux États, comme les signataires de l’Initiative de Genève (2003), ont été complètement submergés par les hypocrites adeptes de négociations perpétuelles destinées à « noyer le poisson » tout en multipliant les faits accomplis sur le terrain, avant de faire aujourd’hui place à des adversaires déclarés de tout État palestinien. L’échec apparent de la « stratégie des deux États » redonne de le vigueur à la vieille revendication de l’État unique bi-national.

Je reste pourtant encore attaché, jusqu’à nouvel ordre, au timing esquissé par Michel Warshawski qui déclare dans une interview récente (12 janvier 2009) : « L’Etat démocratique ou bi-national n’est pas une solution politique a court terme, mais d’abord et avant tout une vision de ce de quoi l’avenir devrait être fait, basé sur une égalité complète au niveau individuel (citoyenneté) et au niveau des collectifs identitaires qui font la réalité sociale de la Palestine, prise comme entité géographique. » A priori, il ne s’opposait pas a une solution politique dans le temps court qui serait fondée sur une partition entre deux Etats.

Mais il ajoutait : « Ceci dit, si le compromis fait de deux États coexistant l’un à coté de l’autre ne se réalise pas dans ce temps court, soit d’ici une demi-douzaine d’années, cette option perdrait toute possibilité concrète d’advenir, et la seule option réaliste serait un seul État. Mais cela signifierait l’échec d’une solution dans le temps court, et la perspective d’une solution dans deux générations ou plus encore. La vraie question est donc celle du temps : solution à relativement court terme ou poursuite du conflit pour encore longtemps. »

Il reste donc peu de temps avant de repartir dans une guerre prolongée sans la moindre issue à un horizon raisonnable. Seule une intervention décidée de la « communauté internationale » peut y contraindre les belligérants. Et pour qu’elle se décide à sortir de son équidistance hypocrite (équidistance dans les mots et partialité dans les actes), l’engagement de Juifs pour une paix juste est décisif. Aux Arabes et aux musulmans – et aux autres – de les rejoindre sur la « ligne de crête ».

•••

[1] Deux ans pour les femmes, trois ans pour les hommes. Les Arabes en sont dispensés car leur loyauté est sujette à caution, ainsi que ceux qui étudient dans les écoles religieuses (les yeshivoth), leurs prières étant considérées comme une contribution majeure à la défense du pays.

[2] C’est d’ailleurs pour cette raison que, pour la neuvième fois consécutive, je consacre ce billet hebdomadaire aux retombées du conflit israélo-palestinien alors que ce blog n’y est pas consacré. Face à ce conflit, je ne suis pas seulement commentateur. Je suis aussi, que je le veuille ou non, que je m’exprime ou que je me taise, acteur.

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  • Pour Omer Goldman Posté par maj, le 3 janvier 2014
    j’espère qu’un jour tout cela cessera toutes ces guerres je suis musulmanes et je trouve stupide de ce battre pour un bout de terre sachant que bien avant mon arriver dans ce (...)
    Lire la suite
  • http://www.ism-france.org/news/article.php?id=9196&type=analyse&lesujet=Un%20Etat%20Uniq (...) Posté par nordine, le 22 février 2009
    Le rétablissement des Palestiniens dans leurs droits nationaux suppose le démantèlement de l’Etat sioniste en tant qu’entité coloniale et « juive » et son remplacement par un Etat (...)
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    • La question du timing Posté par Henri Goldman, le 23 février 2009
  • Pour Omer Goldman Posté par Annick Ferauge, le 21 février 2009
    Il semble en effet intuitivement à beaucoup ou quelques uns qu’il n’est pas opportun de cesser de dire ou écrire (crier ?) sur le sujet, car non, rien n’a changé... Il convient (...)
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