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8.02.2009

Pourquoi Gaza et pas Grozny ?

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La polémique part d’un incident mineur : le report d’une exposition sur l’architecture moderne à Tel Aviv qui aurait dû se tenir au Civa [1] à l’initiative de l’école d’architecture de La Cambre. Report motivé par des raisons politiques : il avait semblé intolérable à la direction de La Cambre d’organiser une manifestation quelconque sous le patronage de l’Ambassade d’Israël au moment même où l’armée de ce pays se rendait coupable de massacres à Gaza.

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Cette péripétie fut portée à la connaissance du public par la publication dans Le Soir du jeudi 5 février d’une « carte blanche » indignée. Les signataires – principalement quelques dizaines d’architectes – ne pouvaient admettre qu’on cède « à la confusion entre une œuvre (…) et une politique, celle de l’actuel gouvernement de l’État d’Israël ». Mais plus loin, un paragraphe laisse poindre un peu plus qu’une protestation de bon sens contre la « confusion » : « Nous ne nous souvenons pas, et nous nous en réjouissons, que des expositions consacrées à des artistes russes n’aient jamais été annulées pour protester contre la violence en Tchétchénie (100.000 victimes civiles). Nous ne nous remémorons aucune attitude similaire vis-à-vis d’artistes dont le pays aurait été impliqué dans l’un ou l’autre des conflits multiples et meurtriers qui déchirent la planète (Congo, Soudan, Sri Lanka, Myanmar, Haïti…), ou de Cuba malgré la répression des dissidents, sans parler de la Chine. Y aurait-il un traitement d’exception pour Israël et les artistes israéliens ? »

Cette carte blanche pose en fait deux questions. Toutes deux appartiennent à un registre rhétorique bien connu pour qui est familier de la scène polémique qui entoure le conflit israélo-palestinien. J’aurai sans doute l’occasion de traiter dans un autre billet la première : est-il approprié ou non de boycotter la société civile d’un État dont on désapprouve la politique ? Je me limiterai ici à l’autre question qu’on peut résumer ainsi : pourquoi Gaza et pas Grozny ?

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Grozny, 1999

Dans le chef des « partisans d’Israël » (pour faire court), la question est constante. Ainsi, le 18 janvier, Bernard-Henri Levy déclare au journal de France 2, sans se départir de sa légendaire modestie : « Je me rappelle quand je me battais pour le sort des musulmans bosniaques. On était une poignée, il n’y avait personne. Le Darfour… Les Tchétchènes… Quant Poutine disait qu’il allait les buter jusqu’au dernier, on n’entendait aucun de ceux qui aujourd’hui montent le ton… (…) Ce qui est étrange, c’est le “deux poids, deux mesures”. Ce qui est étrange, c’est cette espèce de disproportion entre cette réaction folle d’un côté, et cette espèce d’indifférence de l’autre. Les 300000 morts du Darfour, ils valent bien – pardon de parler comme ça, mais… – les 1200 morts palestiniens » [2].

Dans le même registre, une citation plus ancienne, empruntée à Elie Barnavi à l’époque où cet intellectuel de gauche officiait comme ambassadeur du gouvernement Sharon en France : « De la Tchétchénie à la Macédoine en passant par Timor-Oriental et le Soudan, des conflits autrement sanglants ne bénéficient guère des honneurs de la Conférence mondiale contre ceci, cela et le reste – toutes guerres, pourtant, dont les fleurs vénéneuses fleurissent en toute impunité internationale. (…) La tentative de singulariser Israël dans cette arène internationale [3] comme dans tant d’autres constitue un scandale moral » [4].

En effet, pourquoi Gaza plutôt que Grozny, qui fut rasée en 1999 par l’armée russe avec une sauvagerie mortifère bien supérieure à ce que vient de vivre Gaza [5] ? Ceux qui posent cette question suggèrent généralement la réponse en même temps. Voici ce qu’en pense Rony Brauman, l’ancien président de MSF : « Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. » Et il concède : « On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. » [6] Cela me semble bien vu, mais Brauman ne répond pas à la question.

Et pourtant, cette réponse semble évidente, et elle n’a rien à voir avoir la comptabilité des victimes. Rien ne nous relie à la Tchétchénie, au Darfour ou à Timor. Les crimes qui s’y déroulent sont hors de portée de notre émotion sollicitée jusqu’à saturation par les soubresauts de l’humanité, émotion qui n’est pas assez large pour réagir équitablement à tous les stimulis. Tandis que tout nous relie à Israël/Palestine. Faut-il détailler ? La destinée juive est centrale dans la construction d’une conscience européenne qui n’arrive toujours pas à considérer le « peuple juif » comme un groupe humain parmi d’autres. La Palestine est le berceau des trois monothéismes et un lieu surinvesti de charge symbolique par toutes les cultures qui s’en réclament. L’Europe est « innocente » du Darfour et de la Tchétchénie, alors qu’elle est actrice à de multiples titres du conflit israélo-palestinien. Enfin, Israël est une démocratie selon les normes occidentales, labélisée comme telle, avec laquelle nous n’avons aucun mal à nous identifier – ce qui n’est pas le cas avec Poutine-le-boucher et Omar el-Béchir l’islamiste –, et c’est cette démocratie « qui nous ressemble », cet autre nous-même qui bafoue depuis des décennies et en toute impunité le droit international en faisant le malheur du peuple voisin.

Même si c’est moralement injuste face à tant de douleurs humaines qui ne rencontrent que notre indifférence, il y a mille raisons pour que le conflit israélo-palestinien soit, et depuis si longtemps, l’abcès de fixation des tensions politiques, stratégiques, culturelles et religieuses qui déchirent le monde. Raison de plus pour mobiliser toute notre énergie, notre intelligence et notre sensibilité afin de lui trouver une issue honorable pour tous les peuples impliqués, et qu’enfin l’abcès puisse se vider.

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Post-scriptum. Pour illustrer mon billet précédent « Faut-il être antisioniste ? », voici un article rédigé en 2004 pour la revue française Mouvements.

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Post-scriptum 2. J’ai participé hier soir (mercredi 11 février 2009) à un bref débat sur Télé-Bruxelles avec Marie Van Hamme, présidente du Civa, Yves Caelen et Pierre Puttemans, signataires de la pétition, sur ce sujet : à visionner ici.

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[1] Centre international pour la ville, l’architecture et le paysage

[2] Voir ici la vidéo complète de cette séquence où BHL est confronté à une jeune représentante du PS français, Najat Belkacem, qu’il interrompt à tout bout de champ en lui faisant la leçon.

[3] Elie Barnavi évoque ici la conférence de Durban contre le racisme organisée par l’Unesco en septembre 2001.

[4] Elie Barnavi, « Sur le chemin de Durban », Libération, 30 août 2001, cité dans mon essai Oublier Jérusalem ? Une approche d’Israël, du sionisme et de l’identité juive, Quartier libre, 2002

[5] 3500 morts officiels entre septembre et décembre 1999.

[6] http://www.ujfp.org/modules/news/article.php?storyid=493

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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Bernard De Backer, le 12 février 2009
    Excellente question qui concerne avant tout ce blog, voire la revue auquel il est associé, car nombreux sont ceux qui se sont bel et bien indignés au sujet de Grozny, mais (...)
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    • Je ne justifie rien... Posté par Henri Goldman, le 12 février 2009
      • Décentrement Posté par Bernard De Backer, le 16 février 2009
    • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Mehmet Alparslan SAYGIN, le 14 février 2009
  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Nobo, le 11 février 2009
    Si « architecte » est une insulte à Bruxelles, en Israël, le mot est plus insultant encore… Qui sont les architectes qui construisent les « implantations » - ô le doux euphémisme » (...)
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Pierre Verhas, le 10 février 2009
    Je ne peux vous suivre sur le caractère "mineur" de l’incident de l’annulation de l’exposition de la Cambre sur l’architecture de Tel-Aviv qui commémore cette année son centenaire. (...)
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    • Mineur/Majeur Posté par Henri Goldman, le 10 février 2009
      • Mineur/Majeur Posté par Pierre Verhas, le 11 février 2009
  • Théofasciste !? Posté par Rachid Z, le 10 février 2009
    Ne serait-ce pas plutôt ces puissances « démocratiques », étasuniennes, européennes, sionistes qu’il y a lieu de qualifier de fascistes : ces puissances qui de manière obscurément « (...)
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? ++ Posté par sev, le 9 février 2009
    bonnes pistes, j’ajouterais encore les explications suivantes : la defense du palestinien opprimé par le juif assoifé de sang peremt à l’europeen moyen de se deculpabiliser par (...)
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Nobo, le 9 février 2009
    Tout ça sent à plein nez l’enfumage… Dés les premiers jours du massacre, les autorités israéliennes ont ouvert le contre-feu de l’accusation d’antisémitisme insidieuse, sous la forme (...)
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Albert Rosner, le 9 février 2009
    Tel Aviv, Colline de Printemps, le nom de l’endroit où le prophète Ezéchiel avait une vision de Dieu, nom choisi par Théodore Herzl. Aujourd’hui Ville classé patrimoine mondial de (...)
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Michel GHEUDE, le 9 février 2009
    Quand tu dis : "La destinée juive est centrale dans la construction d’une conscience européenne qui n’arrive toujours pas à considérer le « peuple juif » comme un groupe humain parmi (...)
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Kiwaki, le 9 février 2009
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par Anonyme, le 9 février 2009
    Bonsoir, Une analyse judicieuse. bien à toi, Mouedden Mohsin
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  • Pourquoi Gaza et pas Grozny ? Posté par claude zylamns, le 8 février 2009
    Très cher, Si ton raisonnement tenait la route, pourquoi Israël ne respecterait pas ce "berceau de l’humanité", au lieu de tout faire pour que ce "berceau" ne devienne le (...)
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