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30.05.2015

Présence de Thérèse Mangot

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Ce vendredi 29 mai 2015 au Centre bruxellois d’action interculturelle, on inaugurait l’« Espace Thérèse Mangot », une nouvelle aile de cette indispensable institution dont elle fut une des inspiratrices dans son attachement indéfectible à la diversité culturelle comme reconnaissance de la dignité des personnes immigrées et issues de l’immigration. Un moment chaleureux, mêlant ceux-celles qui avaient connu Thérèse et d’autres qui en avaient seulement entendu parler. Et ce sentiment d’une présence, d’une inspiration toujours nécessaire face aux nouvelles formes de déni de l’Autre qui surgissent parfois où on s’y attend le moins.

Parmi ses multiples engagements, Thérèse était aussi la présidente de l’association des Amis de la revue Politique qui lui rendit hommage peu après sa mort en 2006 en publiant des témoignages de Joëlle Baumerder, Éliane Deproost, Patricia Gérimont et Hugues Le Paige. Et le mien que voici.

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Une Juive du désir

Ah, l’identité… Alors vous pensez, l’identité juive. Le réel n’aime pas être corseté dans les définitions carrées. Vous disiez que c’est la religion qui spécifie le Juif ? Mais la majorité de ceux qui se disent juifs s’en sont écartés, parfois depuis des générations. La pratique d’une langue juive, servant de colonne vertébrale à une culture ? Mais le yiddish, malheureusement, se perd, le judéo-espagnol des sépharades s’est déjà perdu, et l’hébreu n’a jamais été parlé hors de la prière. La centralité d’Israël ? Curieuse centralité, puisque les Juifs ne sont pas originaires de ce pays dont ils ne sont pas exilés et qui n’est pas leur métropole, que la majorité d’entre eux n’y vit pas et n’y vivra jamais. Le souvenir de la Shoah et le poids des morts ? Sans aucun doute, diront les psys, mais vous n’avez rien de moins morbide en magasin ? Les valeurs juives ? Mais celles auxquelles vous pensez ne se retrouvent-elles pas dans la face éclairée de toutes les cultures ? Et si ces valeurs universelles doivent pouvoir s’enraciner dans du spécifique, quelle est cette spécificité juive ? Retour à la case départ.

Avant de rencontrer Thérèse, j’avais tiré ma conclusion de l’impossibilité de cerner positivement l’identité juive. Puisque toutes les « conditions objectives » (l’horrible expression) d’une évidence juive ont disparu, puisque les murailles du ghetto sont tombées, puisqu’il ne saurait être question de s’enfermer dans un ghetto volontaire pour protéger sa singularité de la contamination des Gentils, il faut se faire une raison et la vivre joyeusement : les Juifs sont voués à disparaître, non pas par extermination, mais par lente digestion à l’intérieur de la population globale. (Dans la « rue juive », on appelle ça « assimilation » avec une moue obligatoirement dégoûtée.) En attendant, vivons sans complexe notre judéité résiduelle tant qu’elle garde un semblant de consistance.

Arrive Thérèse, qui me dit : E pur si muove. Et pourtant elle tourne. Même si elle n’aurait pas dû, en vertu de ma mécanique pseudomarxiste. Et là voilà qui s’emporte contre moi quand j’affirme : « Nous sommes tout de même moins juifs que nos parents, non ? Et nos enfants le seront moins que nous, non ? ». « - Et tu mesures ça comment ? ». Je raisonnais comme si la judéité était un corpus figé, dont les composantes relevaient du patrimoine, voire de l’archéologie. Tandis que pour elle, les identités culturelles étaient en perpétuelle recomposition. On n’est ni condamné à plonger dans le gigantesque melting pot mondialisé qui à terme ferait de nous tous des Américains, ni à se raidir dans une fidélité rance aux branches mortes de la tradition. Pétrie de Freud autant que de Marx, Thérèse avait son maître-mot : le désir. Être juif, se vouloir juif par désir. Pas par obligation, pas par impossibilité de faire autrement. Ancienne communiste, elle s’était brûlée à l’universalisme abstrait qui prétend façonner des individus sans saveurs ni racines. Elle avait constaté aussi la violence des retours de refoulé. Son identité juive était joyeuse. C’était sa coquetterie d’être au monde en étant un peu plus qu’une femme bruxelloise de gauche. N’ayant pas d’enfant, elle était préservée de l’injonction névrotique de la transmission et se satisfaisait d’une identité juive légère mais prégnante qui n’éprouvait pas le besoin d’une affirmation véhémente. Elle entretenait cette identité dans la complicité d’un petit groupe d’amis qui lui servaient de miroir.

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C’est à partir de là que Thérèse allait à la rencontre des autres et qu’elle avait construit une véritable théorie empirique de la diversité culturelle. Ces dernières années, cette femme athée avait rencontré les musulmanes voilées. Elle aurait tant voulu convaincre ses amis de la gauche laïque que, fondamentalement, le foulard des musulmanes européennes n’est pas une régression archaïque, mais une adaptation paradoxale au monde moderne. Comme l’identité juive, l’identité musulmane se recompose pour mieux coïncider à ses nouvelles conditions d’existence en recyclant et en détournant parfois d’anciens signifiants. Ce fut son dernier combat, le combat d’une Juive exceptionnelle, et tous ses amis ne l’ont pas partagé.

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En cliquant sur la couverture de Politique, on accède à l’ensemble des textes évoquant Thérèse Mangot dans ce numéro.

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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par Henri Roanne-Rosenblatt, le 1er juin 2015
    Je ne peux dissocier le souvenir de Therese,militante a la force souriante, de celui de son compagnon, Albert Faust, syndicaliste genereux, victime de la nomenklentura. Un (...)
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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par christine kulakowski, le 1er juin 2015
    Merci Henri d’avoir parlé de cette inauguration à laquelle je tenais beaucoup et j’espère qu’elle était à la hauteur de Thérèse !
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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par philippe moureaux, le 1er juin 2015
    Très beau texte qui évoque une grande figure du combat pour l’égalité. Je l’ai admirée parfois crainte...
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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par Noëlle De Smet, le 31 mai 2015
    Merci Henri. J’ai connuThérèse un peu et d’un peu trop loin, sauf les dernières années d’un peu plus près. Je l’ai écoutée à propos d’interculturalité. Elle est partie trop vite. merci (...)
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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par Omar Bergallou, le 30 mai 2015
    Femme de désir, certe... Thérèse restera à jamais dans mon souvenir, la dame que décrit Stefan Zweig dans son "24 heures de la vie d’une femme", et moi, le jeune homme au bord de (...)
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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par Jacques Weerts, le 30 mai 2015
    Merci Henri de nous faire connaître cette personne dont sans doute certains ont peu ou pas entendu parler. Excellent ce rappel !
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  • Présence de Thérèse Mangot Posté par Lukas Pairon, le 30 mai 2015
    merci beaucoup pour cette belle évocation. Thérèse me manque souvent. elle a été pour moi aussi une grande dame qui m’a formé avec son intelligence et la beauté de son regard. quand (...)
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    • CCLJ ? Posté par Henri Goldman, le 30 mai 2015

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