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La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

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20.01.2014

Promouvoir l’actionnariat salarié, une idée à ranger au placard

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Dans son édition de ce week-end, La Libre Belgique relance la proposition d’un encouragement fiscal en faveur de l’actionnariat salarié : l’idée est de conférer un avantage financier en faveur de l’acquisition par les travailleurs d’une partie des actions de leur entreprise. Cette vieille idée a parfois rencontré l’indulgence d’une certaine gauche qui y voit un premier pas vers une propriété collective des entreprises par leurs travailleurs. Pourtant, une réflexion économique de base conduit à une conclusion claire : il s’agit d’une idée à ranger au placard. Explication…

Par Frédéric Panier, Économiste

[note : cet article concerne uniquement l’actionnariat salarié pour le personnel non-dirigeant : il ne porte pas sur la question des incitants financiers pour les hauts cadres]

Pour la majeure partie des travailleurs, l’épargne individuelle remplit une double fonction : d’une part, elle permet de transférer des ressources du présent vers le futur (en particulier, la retraite) et, d’autre part, elle sert de protection en cas de coup dur financier. C’est ce rôle protecteur de l’épargne qui doit ici retenir notre attention.

Prenons l’exemple d’un individu X qui possède une maison au bord d’une rivière et souhaite épargner en prévision des coûts d’une éventuelle inondation dans le futur (faisons ici l’hypothèse qu’il n’y a pas d’assurance disponible pour les inondations).

Dans ce cas, le pire investissement serait clairement de placer toute son épargne dans les actions d’une entreprise dont la principale usine se trouve au bord du même cours d’eau que la maison de X. En effet, si la maison de X est inondée, l’usine le sera également : l’épargne de X ne vaudra donc plus grand chose au moment même où il en a le plus besoin.

La conclusion de cet exemple est générale : si vous épargnez pour vous protéger contre un risque particulier, il vaut mieux choisir un investissement dont le rendement est « négativement corrélé » avec la survenance du risque qui motive votre épargne. Pour le dire autrement (et sans jargon statistique) : le pire investissement est celui qui se casse la figure (perd une large partie de sa valeur) au moment même où vous avez besoin de faire usage des fonds investis.

Pour les salariés, la perte de leur emploi représente généralement, et de très loin, le plus gros risque financier contre lequel ils doivent se protéger. De ce point de vue, il est évident que placer son épargne dans l’entreprise pour laquelle vous travaillez est une aberration financière. Si vous perdez votre emploi, ceci risque bien souvent d’arriver au moment même où votre entreprise se porte mal. Vous souffrirez donc d’une double perte : celle de votre revenu et celle de votre épargne.

Ainsi, par exemple, les employés des entreprises américaines Enron et Worldcom ont perdu une très large partie de leur épargne lorsque leur entreprise a fait faillite : ces entreprises avaient en effet fortement encouragé leurs employés à participer à un programme d’actionnariat salarié.

Ceci amène deux recommandations :

  1. Comme travailleur salarié, c’est la plupart du temps une (très) mauvaise idée d’investir dans l’entreprise pour laquelle on travaille ;
  2. L’État ne devrait surtout pas encourager l’actionnariat salarié (en tout cas, dans les grandes entreprise [1]) : les mesures existantes en ce sens sont profondément irresponsables et devraient être abrogées.

Cette deuxième recommandation découle directement des principes de base de la théorie financière et est indépendante de toute préférence idéologique [2]. Elle ne devrait donc pas séparer les partis politiques sur une ligne partisane.

Même si les partis politiques souhaitent promouvoir la motivation des travailleurs (une justification parfois avancée pour l’actionnariat salarié), un système de bonus liés à la performance semblerait plus indiqué : il a les mêmes effets incitants sans souffrir du grave problème lié à l’achat des actions de son propre employeur [3].


[1] La situation est potentiellement différente pour les petites entreprises pour lesquelles l’accès au marché du crédit peut être nettement plus difficile et dans lesquelles l’épargne salariée pourrait potentiellement permettre des investissements productifs qui ne seraient pas réalisés autrement. Cependant, vu l’importance des risques en cause pour les travailleurs, il est probable qu’une telle stratégie ne soit optimale que pour un nombre très limité d’entreprises.

[2] Si vous n’êtes pas convaincu, je vous recommande la lecture des conseils d’investissement d’un des papes de la finance, dont les préférences politiques sont largement à droite de la quasi-totalité de l’échiquier politique belge.

[3] Cela ne veut pas dire que les bonus soient une bonne chose dans l’absolu ni que je les défende : ils sont par contre clairement moins dommageables que l’actionnariat salarié.

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