18.01.2017

Publifin : la caste

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Dans le temps, on parlait de « classe politique ». Expression approximative : une « classe sociale » se définit généralement en fonction de sa position dans le processus de production et celle-ci n’en a aucune, apparaissant, à travers son incarnation dans le conglomérat Publifin, comme une excroissance purement parasitaire. « Caste » serait plus correct, selon la définition « péjorative » qu’en donne le Larousse : « Groupe qui se distingue par ses privilèges et son esprit d’exclusive à l’égard de toute personne qui n’appartient pas au groupe ». Parler de « caste », c’est laisser entendre que les liens qui la soudent sont plus forts que ceux qui lient ses différents membres à une idéologie et au parti qui est supposé l’incarner. Cette « caste » finit par s’assimiler – par son mode de vie et de consommation, ses revenus, ses relations – aux couches dominantes de la société. Ce qui pose surtout question quand il s’agit de mandataires qui se piquent de défendre les classes populaires. Du coup, on comprend mieux pourquoi tant d’élus de gauche évoluent vers la droite au fil de leur parcours politique, alors que l’inverse est exceptionnel.

À une autre occasion – celle d’un voyage en Californie qui avait défrayé la chronique en 2009 –, j’avais décrit les étapes de cette évolution [1].

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Il y a quatre degrés dans l’échelle de Richter de la dégradation des mœurs des personnes qui ont décidé de faire de la politique leur profession.

Au degré 1, elles n’en retirent aucun avantage matériel. Leur privilège incroyable, c’est d’être rémunéré pour faire ce que, jusqu’à un certain point, elles auraient fait bénévolement : militer pour leurs idées. Leur profession leur permettra d’aller un cran plus loin : elles seront en position d’influencer la marche de la société en fonction de leur conception de la justice et du bien public. N’est-ce pas là un véritable bonheur, en comparaison avec ceux-celles qui vendent leur force de travail contre un salaire afin de produire des biens ou des services dont ils-elles n’ont que faire, ce qui est tout de même le lot de la majorité de la population ? Ce privilège devrait constituer une motivation suffisante au désir de devenir un professionnel de la politique et, suite logique, de briguer un mandat public.

Au degré 2, on commence à prendre goût à certains privilèges annexes. Les rémunérations sont généralement assez attractives, surtout pour ceux-celles qui n’avaient pas une activité professionnelle très rémunératrice. S’y ajoutent des à-côtés intéressants : une pension de retraite cumulable, des indemnités de fonctionnement confortables, des voyages d’études toujours bons à prendre, des invitations aux premières des spectacles, des congés parlementaires qui valent ceux des enseignants. Et, par-dessus tout, cette sensation grisante d’avoir du pouvoir sur les êtres et les choses, d’être important, de dominer, de séduire… Au point que le maintien de ces positions enviables vient brouiller le mobile de l’engagement de départ. Quand il s’agira de faire un choix, l’homme ou la femme politique du degré 2 aura tendance – c’est humain, n’est-ce pas ? – à privilégier l’option qui mettra le moins en péril ses propres positions. En particulier, il-elle s’accrochera à ses mandats.

Au degré 3, au diable l’idéologie et les convictions. Elles se sont usées au contact de la réalité du pouvoir avec son lot d’impuissances et de découragements. Le maintien de ses privilèges est devenu, en pleine conscience, le principal mobile de l’action. Ça n’empêchera personne de tenir des discours enflammés devant les électeurs ou les militants. Ceux-là doivent tout de même maintenir leur confiance et être persuadés qu’on y croit toujours. Mais soi-même, on a cessé d’être dupe de sa propre logomachie. On n’a qu’une vie, après tout…

Au degré 4, on a franchi les bornes de la légalité. La tentation était trop forte, et l’impunité semblait assurée. Quelques-un-e-s, à Charleroi ou ailleurs, s’y sont brûlé les doigts.

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Ce qu’on nomme en Belgique « particratie » est différent : le lotissement politique de la fonction publique pourrait encore se justifier au nom de buts légitimes, même si la méthode est haïssable. Parler de « caste » est bien plus violent : cela suggère que ce lotissement a pour seul but sa propre reproduction et que, au-delà de désaccords idéologiques « pour la galerie », des mandataires socialistes, libéraux et humanistes se serrent les coudes dans la défense d’un système qui leur assure une aisance et un statut social inespérés au regard de leurs mérites.

Naguère, ce genre de propos passait pour « poujadiste », voire pire. Il ne fallait pas, nous expliquait-on, confondre quelques brebis galeuses avec une immense majorité de politiques désintéressés qui seraient tous au « degré 1 ». L’argument s’est usé à force d’être ressassé, car au fil des années rien ne change : la « caste » continue à freiner des quatre fers pour préserver son pré-carré, s’opposant notamment de toute sa masse d’inertie à un vrai décumul des mandats (publics et/ou privés).

Les cris d’orfraie du genre « au secours, l’extrême droite est à nos portes » n’auront aucun effet si on évite de toucher à ce qui rend sa démagogie séduisante. Les petits aménagements cosmétiques ne suffiront pas. C’est un véritable effondrement de l’adhésion au cadre démocratique en vigueur qui nous guette.

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[1] J’avais également repris ce développement dans un billet de 2012 à un moment où il était fait le reproche au PTB de plafonner les revenus de ses représentants.

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  • Publifin : la caste Posté par Guy Leboutte, le 18 janvier 2017
    Merci pour cette bonne synthèse. "Estompement des normes", abandon de la politique pour la gestion, mise au pouvoir de la finance, triomphe de la doxa néo-libérale, reddition (...)
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  • Publifin : la caste Posté par Alain DAEMS, le 18 janvier 2017
    D’accord, pour l’essentiel. Juste une remarque qui nuance un seul aspect : l’évolution de la gauche vers la droite n’est pas propre aux parcours politiques ; il est très (...)
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  • Publifin : la caste Posté par Nobre-Correia, le 18 janvier 2017
    C’est vraiment une honte ce que ces gens ont fait de la démocratie. Sans en avoir le moindre scrupule !…
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  • Publifin : la caste Posté par Walter De Kuyssche, le 18 janvier 2017
    L’arrogance, la vénalité et la trahison des élites : https://www.facebook.com/notes/walt...
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