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24.08.2012

Quels enfants laisserons-nous à la planète ?

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Cette question provocante est le titre d’un beau film consacré aux expériences menées à l’école du Colibri dans la Drôme [1]. C’est une question à laquelle Philippe Meirieu propose des éléments de réponse dans sa « Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui » : « Il s’agit de former des femmes et des hommes debout. Des êtres capables d’assumer notre histoire et de penser par eux-mêmes. De s’émanciper de toute forme d’emprise, de s’associer pour construire ensemble du « bien commun », d’inventer des projets neufs capables de mobiliser les hommes et de promouvoir un peu plus d’humanité dans ce monde. Des êtres qui ne se bercent pas d’illusions, mais puissent concrètement, au quotidien, travailler pour un monde à hauteur d’homme. » [2].

Sans attendre une révolution ou des réponses qui viendraient « d’en haut », tous les éducateurs – quel que soit leur secteur d’activité – peuvent se demander quelles réponses ils vont apporter à cette question grave.

Les parents sont les premiers à pouvoir éveiller l’attention de leurs enfants à la dimension « bien commun ». Très tôt, ils peuvent développer le souci non seulement de ne pas déranger les voisins ou de respecter l’espace public, mais plus encore de contribuer par de petits gestes à l’améliorer. C’est aussi en famille que les enfants seront sensibilisés à « promouvoir plus d’humanité dans le monde ». Quels engagements leurs parents prennent-ils dans cette perspective ? Leur parle-t-on du sens de l’engagement de papa dans telle association, de maman en politique ? Quelles sont les personnalités qu’on admire parce qu’elles sont des semeurs d’humanité ? Aux antipodes des stars promues par les télévisions.

Quelle place à l’école pour les créatifs, les inventifs, les rebelles, les artistes en herbe ? Comment s’y prendre pour « apprendre à penser par soi-même » ?

Dans les écoles aussi – évidemment – c’est tous les jours que les éducateurs répondent très concrètement à la question. Mais bien souvent, sans débattre entre eux, en équipe, des réponses dictées par l’air du temps, la tradition ou les « autorités ». Quelle place à l’école pour les créatifs, les inventifs, les rebelles, les artistes en herbe ? Comment s’y prendre pour « apprendre à penser par soi-même » ? Quel mode d’évaluation pour ne pas les enrôler dès le plus jeune âge dans la lutte des places ? Comment pratiquer une pédagogie de la coopération qui puisse devenir le fondement d’apprentissages solides et la colonne vertébrale des rapports aux autres ? Pas simple, mais enthousiasmant !

Parents et enseignants devront répondre ensemble au « comment s’émanciper de toute forme d’emprise ». Dans une société où tout pousse à aller plus vite, plus haut, plus fort… mais moins en profondeur. Où l’exploit sportif éclipse la modestie des chercheurs au long cours et des penseurs à contre-courant. Dieu sait pourtant qu’il est plus que jamais indispensable d’apprendre à résister aux addictions multiples, produits d’un libéralisme débridé, du business forever, des publicités tapageuses, des écrans et autres petites machines dévoreuses de temps, d’énergies et de disponibilité.

Dans les mouvements de jeunesse et les clubs sportifs, notre question peut recevoir des réponses bien différentes. Selon que les éducateurs privilégient la solidarité et la coopération… ou la compétition. Oui à une saine émulation qui fait progresser chacun. Non à toute forme d’élitisme qui entraîne le dédain ou le mépris pour ceux qui ont plus de peine, qui n’y arrivent pas et qu’on abandonne dégoûtés. Les entraineurs et les animateurs ont un rôle éminent à jouer. Bénévoles ou professionnels, ils sont des éducateurs parfois plus influents ou décisifs que parents et enseignants. Mais sont-ils suffisamment préparés, entourés et reconnus ?

Quand on parle éducation aujourd’hui, plus d’un pense immédiatement et avant tout « école ». Non, pas question de tout demander ou de tout attendre de l’école. Nous sommes tous concernés. C’est la société tout entière qui est en cause. Et qui répond. Mal quand elle parque les enfants de 7 heures du matin à 18 ou 19 heures dans des écoles-parkings-casernes. Bien quand des entreprises s’organisent pour tenir compte des situations familiales du personnel. Mal quand les médias font de la contre-éducation en gonflant des événements spectaculaires au détriment de projets qui font moins d’images-choc, mais apportent plus d’humanité.

A la question toujours nécessaire « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? », il faut aujourd’hui en ajouter une autre « Quels enfants laisserons-nous à la planète ? » et y chercher collectivement des réponses courageuses et audacieuses.

En cette période de rentrée des classes, on peut espérer que l’Ecole se transforme en profondeur pour contribuer à former des « êtres debout ». Marcel Gauchet nous le rappelle avec force : « L’école est à réinventer, mais elle ne pourra le faire seule dans son coin. Ce n’est pas un domaine de spécialité comme un autre qu’il suffirait de confier aux experts. C’est un affaire qui concerne au plus haut point la vie publique, qui engage l’avenir de nos sociétés et ne peut être traitée que comme une responsabilité collective qui nous concerne tous ».

Et qu’on ne s’y trompe pas : cette transformation ne se produira pas sans une politique éducative globale et transversale. Avec du soutien aux familles, aux associations, aux bibliothèques et ludothèques de quartier, aux travailleurs sociaux, à tout le secteur de la petite enfance. A toutes celles et à tous ceux qui gardent, envers et contre tout, confiance dans les potentialités des jeunes qu’une société dure et impitoyable pour les faibles a découragés, détraqués, déboussolés. Pas de laissés pour compte.

A la question toujours nécessaire « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? », il faut aujourd’hui en ajouter une autre « Quels enfants laisserons-nous à la planète ? » et y chercher collectivement des réponses courageuses et audacieuses.

[1] Voir Isabelle Peloux, « Pour une pédagogie coopérative à l’école », dans Révolutions, pour une politique en actes, ouvrage collectif avec des contributions de Th. Janssen, P. Viveret, P. Rabhi, B. Lietaer…, Actes Sud, 2012 et le site de Anne Barth.

[2] Rue du Monde, 2009

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