26.12.2011

Requiem pour le Mrax ?

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Difficile d’y échapper, puisque ce énième conflit social au sein de l’association antiraciste a à nouveau l’honneur de la « une » des médias. Énième conflit, à tout le moins depuis 2004 quand, à la surprise générale, le Mrax porta à sa présidence Radouane Bouhlal, un jeune juriste qui venait juste d’y adhérer. Pour comprendre les antécédents et l’enchaînement des évènements, je vous invite à lire le billet que j’y avais consacré sur ce blog en novembre 2009. Depuis, la situation interne du Mrax s’est encore dégradée. Destiné à calmer les esprits, le départ annoncé du président lors d’une assemblée générale de décembre 2009 se révéla être un faux départ, puisqu’en passant du rôle de président bénévole à celui de directeur appointé [1], il est resté plus que jamais le deus ex machina de l’association, sans l’aval de qui rien ne pouvait se faire. Les oppositions qu’il cristallisait au sein de l’association ne pouvaient dès lors que s’amplifier.

Ce qui se passe en ce moment et qui motive l’action des travailleurs est un conflit du travail somme toute assez classique. Sont mis en cause la gestion erratique et irrespectueuse de l’équipe des travailleurs, la négligence administrative dans le traitement des dossiers de subsides qui menace l’emploi, des pratiques de népotisme ainsi que la constitution d’un conseil d’administration à la botte du directeur qui n’exerce plus sa mission légale de contrôle. Sans se prononcer sur ces accusations qui demanderaient chacune une instruction « à charge et à décharge », il faut bien constater la persistance d’un problème systémique : dans cette association (depuis longtemps) et avec ce directeur (dans une proportion jamais connue par le passé), tout fonctionnement serein semble impossible, alors que par ailleurs l’équipe des travailleurs n’arrête pas de se renouveler. Sur ce terrain, on ne peut que s’en remettre au dialogue social, en espérant qu’il se rétablisse, et à la vigilance de la tutelle. Que faire d’autre ?

Mais au point où nous en sommes, et quelle que soit la balance des responsabilités [2], le constat ne peut plus être différé : au train où vont les choses, avec le départ des dernières personnalités vraiment indépendantes, le Mrax court à sa perte. Est-ce triste ? Assurément. Cette association est le patrimoine commun de tous ceux et de toutes celles qui l’ont fait vivre depuis quelques décennies. Sa disparition pure et simple, alors que le racisme est loin d’être éradiqué, aurait l’allure d’un renoncement. Est-ce grave ? Là, je serais moins affirmatif. Oui, du point de vue de l’emploi perdu et des divers projets qui ne seraient plus portés. Mais est-on vraiment sûr que le Mrax, dans sa forme actuelle, soit toujours l’outil le plus adapté au combat antiraciste, justifiant le soutien public dont il dispose encore ?

Parlons donc de cette forme. Le Mrax est une des dernières associations militantes « vieux style », c’est-à-dire composée de membres individuels cotisants qui élisent un conseil d’administration actif composé de bénévoles. Ce modèle a bien fonctionné tant que les adhérents au Mrax et ses principaux animateurs étaient issus de la « société d’accueil », en l’absence quasi-totale des victimes du racisme. L’accès de celles-ci à la pleine citoyenneté, leur volonté de prendre leur destin en main les a naturellement orientés vers le Mrax, dont elles constituent désormais la majorité des membres. Mais, en même temps, toutes les questions qui tournent autour du racisme se sont exacerbées, divisant la mouvance antiraciste de l’intérieur : la religion devient souvent l’alibi de la discrimination au nom d’une laïcité dévoyée tandis que les tensions intercommunautaires montent en puissance (Juifs-Arabes, Turcs-Kurdes, Turcs-Arméniens, Hutus-Tutsis, Congolais-Rwandais…). La composition de l’assemblée générale devient du coup un enjeu, et toutes les manipulations sont permises. Elles n’ont pas manqué.

Il y a désormais deux voies possibles. La plus facile est de laisser aller les choses et donc de laisser dépérir le Mrax. La nature ayant horreur du vide, ses fonctions utiles finiront par être reprises par d’autres. Mais le signifiant « Mrax » sera perdu. L’autre voie est celle d’une refondation en vue de rebâtir sur ses acquis historiques une organisation d’un autre type, qui devrait être protégée des dérives de la dernière période. Selon moi, deux modèles sont à étudier : celui du Minderhedenforum qui, en Flandre, fédère plus de 1000 « zelforganisaties » et celui du Ciré [3]. Ils ont en commun de fonctionner sur base d’adhésions collectives, une formule qui donne des garanties de stabilité et de continuité. Compte tenu des traditions qui prévalent en Fédération Wallonie-Bruxelles, il faudrait sans doute opter pour un modèle intermédiaire faisant cohabiter (ce qui ne serait pas la chose la plus facile) les associations issues des minorités et les grandes organisations d’éducation permanente, tout en laissant une place aux adhésions individuelles. Il serait ainsi possible d’asseoir l’antiracisme en Belgique francophone sur les bases les plus larges. Mais un tel processus est tout sauf facile à conduire. Qui aura la légitimité d’en prendre l’initiative ?

•••

[1] Ce n’est pas faire insulte à Placide Kalisa, le jeune chirurgien namurois qui l’a remplacé à la présidence en février 2011 que de relever qu’il n’a ni son bagage ni son bagout ni sa disponibilité.

[2] On constatera que je me refuse à participer à une chasse à l’homme qui commence à virer au lynchage. Question de décence.

[3] Ces deux structures sont par ailleurs membres d’Enar, la fédération-coupole de l’antiracisme européen.

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