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22.10.2016

Roger Lallemand, par Georges Bauherz*

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Pour nous, celles et ceux qui se sont battus pour le droit des femmes à interrompre leur grossesse, la mort de Roger Lallemand signifie la disparition d’une partie de leur vie, de leurs combats, de leur jeunesse et d’une belle personne. Les éloges vont se faire nombreux, et justifiés.

Il nous faut aussi, c’est un devoir de mémoire, rappeler les faits. Ceux-ci, outre d’être têtus, sont moins unanimes.

Au début des années 70, les femmes avortaient, nombreuses, insoumises, parfois clandestinement encore, au risque de leur vie ou de leur fécondité. Parfois elles bénéficiaient d’un avortement en Belgique dans de bonnes conditions médicales, grâce à une innovation technique, l’aspiration de l’embryon, dans les services de gynécologie des Dr Peers et Boute, à Namur et à Mons. Elles se rendaient le plus souvent en Hollande, pays dont l’histoire n’a pas suffisamment reconnu le rôle pionnier et exceptionnel en matière de liberté individuelle (homosexualité, liberté sexuelle, avortement, droit des usagers de drogues), ou en Angleterre, pour les plus fortunées. Elles mettaient parfois au monde des enfants peu désirés mais néanmoins choyés, au prix, peut-être, de leur épanouissement à elles.

Peers et Boute, membres du Parti Communiste, étaient remarquables. Ils étaient soutenus, bien que passivement et avec réticence parfois, par une partie de l’establishment anticlérical, autour de l’ULB et de la franc-maçonnerie.

Le féminisme historique, bien présent en Belgique depuis la grève des ouvrières de la FN, la fabrique nationale d’armes de guerre, qui avait imposé le principe « à travail égal salaire égal », se trouvait rajeuni, dynamisé, amplifié et modifié dans sa nature par les idées issues des mouvements de mai 1968. La dépénalisation de l’avortement, élément clé du droit des femmes à disposer de leur corps, devint une revendication phare du mouvement.

Lorsque le Dr Peers a été emprisonné, les féministes, la « nouvelle gauche », le parti socialiste, une partie des libéraux et les institutions proches de l’université de Bruxelles et de l’anticléricalisme traditionnel, souvent imbriqués socialement d’ailleurs, se sont mobilisés ensemble pour le faire sortir de prison. Ce ne fut pas trop difficile. La part la plus importante a été fournie par le mouvement des femmes. Celui-ci produisait, en Occident, une contribution majeure, intellectuelle, artistique (dans la chanson, la littérature, le cinéma) et dans la rue. Les féministes furent nombreuses à manifester, pendant des années. Et en Belgique, elles furent des dizaines de milliers dans la rue.

Parallèlement, la pratique de l’avortement par aspiration sous anesthésie locale se développait. Les interruptions de grossesse se faisaient dans les centres de planning familial, où des gynécologues traditionnels mais à l’humanisme chevillé à l’âme l’ont introduite avec courage. L’histoire n’a pas retenu leur nom. J’en cite certains qui me reviennent en mémoire : les docteurs Ley, Frérotte, Boutemy.

Le fait le plus important fut la création de nouveaux centres, extrahospitaliers, pratiquant l’avortement, à partir du milieu des années 70. Les initiateurs étaient souvent des initiatrices [1]. Il faudra aussi leur rendre justice. Les avortements étaient pratiqués par de jeunes médecins, généralistes formés à la technique. Certains étaient proches de l’extrême gauche, surtout trotskyste, s’appuyant sur le souvenir de ce que les premiers moments de l’expérience soviétique avait produit de libertarisme et de féminisme. Le mouvement maoïste, de tradition autoritaire, qui recruta cependant de nombreux médecins, y participa marginalement. Les femmes étaient majoritaires, de loin, parmi les médecins pratiquant l’avortement. La plupart des médecins n’avaient pas d’affiliation politique. C’était d’ailleurs une caractéristique de ce mouvement, qui agglomérait une myriade d’individus ou de petites associations, proches culturellement mais sans liaison forte avec les partis reconnus ou structurés.

Le service de gynécologie de l’hôpital Saint-Pierre à Bruxelles, sous l’impulsion de son chef de service, le Dr Hubinon, autorisa la pratique de l’avortement en son sein. À l’exception de Boute et Peers, ce fut le seul en Belgique.

L’avortement clandestin disparut, il n’y eut plus de décès et les voyages à l’étranger devinrent l’exception. La Belgique était devenue une « Hollande de fait ». Le problème était concrètement réglé. La loi ne suivait pas.

Parmi les « soixante-huitards » et les féministes, pour faire bref, une tendance importante voulait élargir la revendication et approfondir la réflexion.

D’une part, il s’agissait d’une opportunité pour formuler une critique radicale de la médecine : il n’est pas besoin d’avoir un diplôme de médecin pour pratiquer une interruption de grossesse. Une formation spécifique est suffisante et une infirmière spécialisée, par exemple, peut le faire sans difficulté. L’argument était difficile à réfuter, mais butait contre une réalité plus puissante qu’un argument : le monopole des médecins sur la médecine. C’est une réalité qui confine au tabou : seuls les médecins et les bourreaux ont la légitimité nécessaire pour passer la peau d’un autre être humain vivant et pour pénétrer son corps. À l’époque, avec l’abolition de la peine de mort, la profession de bourreau avait disparu, mais les infirmières, pour cette raison, n’avaient pas encore acquis le droit de faire des prises de sang. Cette critique du pouvoir médical avait une vigueur, exprimée en particulier par le GERM, le Groupe d’étude pour une réforme de la médecine, qu’elle n’a plus.

D’autre part, la revendication, pour être logique et considérer la femme comme adulte et citoyenne à part entière, était de sortir l’avortement du code pénal pour faire droit au désir de la femme, sans restriction ni devoir de justification de ce désir.

Quand une loi devient totalement obsolète, ce sont les pouvoirs chargés de la promulguer et de l’appliquer qui s’en trouvent affaiblis. Et un interdit sans pouvoir suffisant pour le faire respecter devient perçu comme immoral. La Justice était mal à l’aise avec la loi inapplicable. Elle inculpa quelques médecins, dont le Professeur Hubinon de l’hôpital Saint-Pierre et des médecins de centres extrahospitaliers. Elle souhaitait mettre le pouvoir politique au pied du mur et l’obliger à reformuler la loi sur l’avortement. Aucune femme ne fut inquiétée, ni entendue. Roger Lallemand, militant de longue date de la dépénalisation de l’avortement, et Pierre Legros furent leurs défenseurs. L’attention se focalisa sur le professeur Hubinon, la parole des autres inculpés fut peu écoutée.

Les inculpés et les avocats arrivèrent au procès mal préparés. C’est en tous cas l’impression qu’ils donnèrent. La préoccupation des avocats était, on peut le comprendre, d’obtenir un acquittement. Ils plaidèrent l’état de nécessité. Les avortements avaient été pratiqués parce que les femmes qui l’avaient subi étaient en état de grand malheur et de souffrance. Ce n’était vrai que si on assimile « grossesse non désirée » et « grande souffrance ». Ce n’était pas vrai dans tous les cas. Ils eurent gain de cause, mais la vérité avait été forcée.

Certains, parmi les inculpés et leurs soutiens, voulaient un procès politique, sur les principes. Ils ne crièrent pas fort et ne furent pas entendus. Ils furent peut-être acquittés « malgré eux ». Les plus radicaux des médecins (la plupart femmes, mais les titres des professions n’avaient pas encore été féminisées, et les médecins femmes ne sont pas encore des médecines) et les quelques femmes non médecins qui pratiquèrent des avortements, ne furent pas inquiétés. Hasard, ou volonté de ne pas leur donner l’opportunité d’utiliser le prétoire comme porte-voix ? C’est aux historiens à trancher. Il est resté, pour les féministes et leur « alliés », le sentiment que leur parole et leurs luttes leur ont été confisquées.

La messe était dite. Chacun a tenu son rôle, Roger Lallemand a fait comme il pensait devoir faire, la loi belge sur l’euthanasie à laquelle il a participé ensuite est exceptionnellement bien réfléchie, la loi sur la mise en observation des patients psychiatriques de même, il n’a pas été nommé ministre de la Justice, il est devenu un grand homme d’État.

Il y avait, pour l’establishment laïque, urgence à changer la loi. La préoccupation de la défense, et de Lallemand en particulier, était de ne pas voir perdurer la situation où la loi est inapplicable, avec le risque que cette situation de non-droit ne se généralise à d’autres situations (l’incarcération ou les mauvais traitements par exemple), et devienne un risque pour les droits démocratiques en général si ceux-ci devaient être en péril. C’était évident, parfaitement justifié. Y avait-il aussi une volonté de freiner un mouvement critique dangereux pour les pouvoirs en place ? C’est probable. Le projet Lallemand-Michielsen passa, le roi a été incapable de régner pendant 24 heures, et l’avortement est autorisé en cas « d’état de nécessité ». Il est largement pratiqué. Il est toujours dans le code pénal. Il reste un délit grave.

Le pari des féministes et des « radicaux », peu exprimé clairement, était basé sur l’idée que l’urgence était un piège. Le rapport de forces était favorable, l’opinion publique acquise, les centres extrahospitaliers bien stabilisés, les hôpitaux de plus en plus convaincus, la situation internationale favorable, la frontière avec la Hollande ne risquait pas de se fermer. Ils/elles ont eu l’impression qu’on ne s’est pas vraiment soucié de leur avis au moment de décider. Mais c’est ce qu’ils/elles avaient peut-être aussi souhaité. Ce fut l’histoire d’une récupération annoncée.

Attendre un peu et plaider la dépénalisation pure et simple aurait-il mieux valu ? Cela aurait été une belle leçon de pédagogie politique. Et une dépénalisation totale aurait été plus difficile à annuler. C’était un risque, mais un risque raisonnable. Il n’a pas été pris. La rue s’est tue, la capacité mobilisatrice, devenue inutile, s’est éteinte. La question de la dépénalisation de l’avortement reste en suspens. Elle devra être rouverte un jour. À quel moment sera-t-il adéquat de la faire ? C’est le défi du moment.

Le bilan politique de la loi sur l’avortement est moins évident que ce qui est présenté parfois, plus contrasté que les qualités humaines et politiques de Roger Lallemand.

* Jeune médecin dans les années 70, Georges Bauherz fut un des acteurs des péripéties qu’il relate.

[1] Parmi lesquelles Marianne Osteaux, avec qui j’ai partagé tant de choses ensuite et qui a formulé de très judicieuses remarques sur la première version de ce texte.

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  • Roger Lallemand, par Georges Bauherz* Posté par Florence Herion, le 30 octobre 2016
    Excellent résumé de l’histoire de la dépénalisation de l’avortement et surtout du droit à l’avortement.
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  • Roger Lallemand, par Georges Bauherz* Posté par Jean-Jacques Amy, le 25 octobre 2016
    Mon Cher Collègue, Cher Dr. Bauherz, Votre affirmation selon laquelle le service de gynécologie de l’hôpital Saint-Pierre à Bruxelles, sous l’impulsion de son chef de service, le (...)
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    • Roger Lallemand, par Georges Bauherz* Posté par georges bauherz, le 10 novembre 2016

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