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9.09.2014

Sanctions (2) : du bon usage de BDS

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BDS. Trois lettres qui signifient « boycott-désinvestissement-sanctions ». Il s’agit d’une stratégie politique non violente initiée en 2005 par la société civile palestinienne. Depuis, BDS a essaimé dans le monde entier avec un succès qui va croissant. Même si, pour beaucoup, boycotter est un acte moral qui vise à délégitimer une politique immorale, BDS est bien une démarche politique qui découle d’un diagnostic : l’impossibilité actuelle de faire advenir une paix juste entre Israéliens et Palestiniens.

Ce diagnostic tient en trois points. Un : le déséquilibre entre les forces d’occupation israéliennes et le mouvement national palestinien est tel qu’une victoire militaire de celui-ci, à l’Algérienne ou à la Vietnamienne, n’est pas envisageable. L’alternative non violente (les Intifadas) n’a pas non plus donné le résultat escompté. Deux : loin de miner la cohésion de la société israélienne, l’occupation l’a corrompue moralement ; l’ivresse que procure sa supériorité militaire et le sentiment d’impunité renforcent son intransigeance ; de ce fait, le « processus de paix » sorti des Accords d’Oslo (1993) s’est réduit à un simulacre tandis que toutes les marques de bonne volonté données par l’Autorité palestinienne ou par l’ensemble des pays arabes ont été ignorées. Trois : on en déduit que seule l’intervention résolue d’un tiers (l’Europe ou la « communauté internationale ») peut rééquilibrer le rapport de forces, précondition absolue pour contraindre Israël à se conformer au droit international. Comment amener ce tiers à intervenir dans ce sens ?

Aujourd’hui que le principe même de sanctions internationales a été réhabilité comme allant de soi vis-à-vis de la Russie à l’occasion de la crise ukrainienne [1], un argument majeur régulièrement opposé à BDS est tombé. L’objectif, désormais, est d’obtenir un engagement similaire à l’égard d’Israël [2]. Mais comme BDS est une campagne sans véritable quartier général, il peut exister des nuances, pas forcément secondaires, dans son interprétation. Voici les miennes.

1| Dans BDS, la lettre la plus importante, c’est le S. Le boycott, comme somme de multiples actes individuels, n’aura jamais des effets de masse suffisants pour peser sur la décision israélienne. Il peut témoigner d’un certain état de l’opinion, mais n’a de sens que s’il accompagne des pressions en direction des autorités politiques, ainsi que vers les grandes entreprises – surtout les entreprises publiques – qui investissent dans les colonies [3]. (Il s’agit alors du D : désinvestissement.)

2| Le message de BDS doit éviter toute ambiguïté : ce sont l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens qui sont visés, et pas toute présence juive sur le sol de la Palestine historique. Toute personne, toute institution, toute entreprise qui se rend complice ou qui profite d’actes délictueux doit être activement dénoncée, et chaque acte de boycott doit être l’occasion d’une telle explication. C’est important d’établir le lien, car boycotter tout ce qui est israélien pour cette seule et unique raison prendrait l’allure d’une punition collective et risque d’avoir des effets pervers sur la conscience de la population israélienne en renforçant un peu plus son consensus interne.

3| Le boycott de produits doit être ciblé en fonction de deux objectifs : délivrer un message clair et avoir un impact. Or, sur de nombreux sites, on voit circuler des listes de produits appartenant à trois catégories différentes : des produits fabriqués dans les colonies illégales (catégorie 1), tous les produits israéliens (catégorie 2), les produits de sociétés « qui soutiennent l’État d’Israël » (catégorie 3). Cet amalgame me pose questions. Pour ce qui est de la catégorie 3, c’est un vrai fourre-tout sur lequel le boycott n’aurait aucun effet et qui aboutirait surtout à pourrir la vie des boycotteurs s’ils devaient eux-mêmes le prendre complètement au sérieux. Je doute aussi du message qu’enverrait un boycott commercial de tous les produits israéliens (catégorie 2) qui se dispenserait de démontrer dans chaque situation en quoi leur production aurait un lien avec l’occupation. En revanche, un boycott résolu des produits de la catégorie 1, qui ne sont pas tellement nombreux [4], est le seul susceptible d’atteindre ses objectifs, à la fois en termes pédagogiques (le lien avec l’occupation est direct) et en termes de résultat, le but étant d’interdire la commercialisation de produits fabriqués dans des conditions illégales. Il me semble qu’il vaut mieux se concentrer sur de tels objectifs plutôt que de brouiller le message par un boycott beaucoup trop large et partant inefficace [5].

Cliquer sur l’affichette ci-dessous pour l’agrandir.

TIFF - 361.1 ko

4| Le boycott universitaire et artistique est celui qui fait le plus débat, notamment parce qu’il fait l’objet de mobilisations en sens divers sur les campus. Pour les partisans de ce boycott (dont je suis), c’est celui qui a le plus de résonance symbolique, puisque c’est l’image (démocratique, moderne, occidentale, bref « qui nous ressemble ») d’Israël qui est déconstruite à travers lui. Ses adversaires arguent que c’est justement parmi les universitaires et les artistes qu’on trouve les principaux opposants à la politique de leur gouvernement. L’argument est souvent hypocrite, mais prenons-le au mot : pas question de boycotter les opposants. Au contraire : invitons-les à tour de bras… à la condition qu’ils puissent exprimer leur opposition, comme le font par exemple la professeure Nurit Peled, de l’Université hébraïque de Jérusalem, ou le cinéaste Avi Mograbi, qui seront de passage à Bruxelles en septembre. Mais ce qui n’est plus tolérable, c’est de continuer à faire du « business as usual », comme si tout était normal. L’Université n’est pas hors du temps. En Israël comme partout, elle est imbriquée dans l’économie et dépend des commandes publiques. Et quand cette économie est une économie de guerre, elle se retrouve presqu’inévitablement complice des crimes que cette économie génère. En outre, ces universités, emportées par le vent de maccarthysme qui souffle sur la société israélienne, s’en prennent désormais à certains de leurs étudiants qui manifestent contre la politique de leur gouvernement [6]. Continuer à entretenir avec de telles institutions des relations scientifiques « as usual », cela revient à prendre position. Évidemment, si, au sein de ces universités, des personnes, voire des centres de recherche ou des facultés, sont en opposition avec ces comportements et rendent publique leur « objection de conscience », ils ne devraient jamais être les victimes collatérales d’un tel boycott.

Même réflexion pour les artistes que, heureusement, il est toujours possible d’inviter sans passer les officines de l’État d’Israël. Celui-ci, comme à la plus belle époque soviétique, utilise ses artistes comme une vitrine souriante destinée à faire passer la pilule de la réalité. Ce sont ces officines (et le patronage de l’Ambassade qui va presque toujours avec) qu’il s’agit de boycotter, et pas des artistes individuels.

•••

[1] Voir Sanctions (1) : Ukraine-Israël sur ce blog.

[2] Il ne s’agit de comparer Ukraine et Palestine. Mais simplement d’acter, à partir de l’exemple ukrainien, que les sanctions et le boycott sont bien des moyens non militaires légitimes pour faire respecter le droit international.

[3] Cas emblématique pour la Belgique : la banque Dexia.

[4] Produits les plus connus de cette catégorie : la « machine à bulles » Sodastream et les produits de beauté « de la Mer Morte » Ahava, qui sont largement commercialisés.

[5] Dans ce sens, je m’inscris totalement dans le cadre de la campagne Made in illegality dont l’argumentaire est impeccable.

[6] Voir ici.

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